2. L’Illumination du Chevalier au Cygne

Pour défier et vaincre le Mensonge Paternel

Lohengrin et la Transmission du Graal

Dans l’histoire de Perceval de Wolfram, le Château du Graal est situé dans la Terre Dévastée, la Terre Gaste. C’est une métaphore puissante pour la culture moderne Occidentale de par l’impasse de son narcissisme qui va de pair avec la dévastation du monde naturel. Dans son ouvrage Où finit le Désert, Theodore Roszak eut recours à la même métaphore dans sa critique lucide “de la façon dont la révolution urbaine-industrielle a engendré un environnement artificiel et du style de politiques et de conscience qui s’ensuivirent”. Le mot clé ici est artificiel. La Terre Gaste du 12 ème siècle n’était pas, bien sûr, celle que nous devons confronter aujourd’hui, tout autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. A cette époque, et dans ce contexte, l’environnement artificiel était le style de vie de la strate supérieure de la hiérarchie féodale, la Noblesse.

 

Nobles Intentions

Le mot “noble” vient d’une racine Indo-Européenne, gno- que l’on retrouve dans gnose. On pourrait dire Gnoblesse. L’équivalent en Sanscrit est jna- que l’on retrouve dans prajna (faculté de discrimination) et dans jnana (faculté de sagesse ou de connaissance). Dans quel sens la Noblesse Européenne du Moyen-Age incarna-t-elle ces précieuses facultés d’illumination? Est-il même concevable d’attribuer de telles qualités spirituelles élevées à des individus de cette époque et de cet environnement?

Et bien, la Légende du Graal semble nous dire qu’effectivement il existait un élément Bouddhiste dans la classe privilégiée du monde féodal.

Rappelons-nous que le Prince Siddharta était originaire de la Noblesse féodale de l’Inde au 7 ème siècle avant EC. Dans sa traduction extrêmement influente du Lankavatara Sutra, le maître Zen Japonais D. T. Suzuki utilisa l’expression “noble sagesse” pour traduire prajna et aryajnana, deux termes Sanscrits se référant aux qualités Bouddhiques.

La Gnose est une certaine faculté de connaissance, comprenant à la fois la connaissance de soi et la compréhension du monde naturel et du cosmos dans son ensemble. La Légende du Graal suggère que cette faculté était à l’oeuvre chez certains membres de la Noblesse féodale, mais pas dans toute cette classe. Cependant, l’important est que cette faculté fût préservée dans cette classe et non pas ailleurs dans la société féodale. D’une certaine manière, la Noblesse Européenne du Moyen Age assuma le rôle de gardiens d’une impulsion d’illumination. Ils étaient le véhicule d’un certain sens de la spiritualité humaine fondée sur l’expérience directe des pouvoirs magiques et surnaturels de la Nature Sacrée. Ceux qui contemplaient le Graal étaient nourris physiquement et moralement, imprégnés de plaisirs sensuels et libérés du vieillissement.

L’histoire démontre clairement que la Communauté du Graal est piégée dans son monde de privilèges. Ce qui les nourrit, les isole aussi. Leur statut privilégié compromet leur humanité mais ils représentent aussi le meilleur de l’humanité. Amfortas souffrait d’une blessure qui ne pouvait pas guérir mais il ne pouvait pas en mourir non plus. La Famille du Graal était magnifiquement sustentée par le plat sacré mais ils ne pouvaient pas se nourrir eux-mêmes ni apaiser la faim autour d’eux. La Montagne Sauvage, en laquelle était conservée la source ultime de sustentation, se situait sur une terre où rien ne croissait. Quelqu’un venant de l’intérieur de la Communauté devait la libérer de ces conditions paradoxales afin que le potentiel Bouddhique puisse se répandre vers l’humanité dans son ensemble. Cela se manifesta par la réalisation du Graal par Perceval et, presque simultanément, par la transmission du Graal, sa transmission vers le futur, à savoir maintenant.

La transmission s’effectua dans deux directions, vers l’extérieur et vers l’intérieur. Au travers de Feirefiz, le demi-frère Syrien de Perceval, le Graal fut transmis vers l’Asie. Au travers de Lohengrin, le fils de Perceval, la mission se poursuivit vers l’intérieur de l’Europe. Même si les développements de la Légende du Graal transcendent des événements historiques, ils s’y reflètent, cependant, intimement. La transmission du Graal vers l’Asie se passa au 10 ème siècle. Selon la Légende, la Vierge du Graal, Repanse de Joie, qui se maria avec Feirefiz, eut un fils qui devint connu comme le Prêtre Jean. Feirefiz donna le Graal à son fils qui devint le souverain d’un royaume éloigné en Asie, un endroit appelé Shambala.

Quelque chose d’historique se passa-t-il en Asie, au 10 ème siècle, qui soit un reflet de ces événements légendaires?

Il est vrai qu’un développement important du Bouddhisme Tibétain se manifesta à cette époque. Ce fut l’émergence des initiations du Kalachakra. Ce sont des pratiques Tantriques complexes qui ne furent introduites dans le monde Occidental que dans les années 1980 par Kalu Rimpoché et le 14 ème Dalaï-Lama. Ce sont deux outils ou méthodes initiatiques: la Roue du Temps, généralement représentée par un mandala de sable et le Joyau qui exauce tous les voeux. Est-il possible de percevoir dans cette dernière méthode une image du Graal, qui est souvent décrit comme un joyau ou une pierre précieuse? Il y a donc, ainsi, un cycle d’un millier d’années de continuité historique – de 980 à 1980 – impliquant des évolutions sur une grande échelle: le Graal Occidental transmis vers l’Est devient le Joyau qui exauce tous les voeux et puis, un millier d’années plus tard, le Graal revient vers l’Ouest sous la forme des initiations du Kalachakra.

Il apparaît que les nobles intentions de la Communauté du Graal dans le monde Occidental sont intimement corrélées à la tradition au coeur du Bouddhisme de l’Extrême-Orient.

 

La Connexion Flamande

Comme nous l’avons souligné dans la leçon précédente, avec la transmission du Graal à Lohengrin, la légende passe dans les Flandres – en situation moderne, cela correspond à la Belgique, au Luxembourg et à la Hollande. Wolfram structure cette partie de l’histoire grâce à une orchestration soignée des liens dynastiques. Le Prince Kaylet de Castille, un cousin de Gamuret, le père de Perceval, rejeta une jeune fille du nom d’Elize. Au grand tournoi durant lequel Gamuret rencontra Herzeloyde, Elize fut revendiquée par un chevalier des Flandres, le Duc Lambekin du Brabant et du Hénault. Elize était une princesse de Gascogne, à la frontière de la France et de l’Espagne, de l’autre côté de la Castille. Son mariage avec le Duc Lambekin forma un lien dynastique entre la région de Castille-Gascogne et les Flandres.

A partir du Moyen Age, il y eut des relations étroites entre l’Espagne et les Basses Terres. En fait, durant une certaine période, les Flandres furent sous gouvernance Espagnole. Les soldats Flamands qui visitèrent l’Espagne durant le règne de l’Empereur des Habsbourg, Charles Quint (Charles 1 er d’Espagne qui régna de 1516 à 1556) devinrent réputés pour leur stature physique et leurs manières rudes. Les soldats étaient considérés comme étant du style bagarreur et routard. Lorsque les gypsies Espagnols émergèrent en tant que classe distincte durant le 18 ème siècle, ils furent perçus comme partageant ce même style de vie, des manières voyouses. Le peuple appliqua, généralement, le terme racial (en fait, une insulte) pour les soldats – Flamencos, Flemings, Flamands – aux gypsies, et par extension à leur manière sauvage et extravagante de danser. C’est pour cela que l’art Andalousien du Flamenco, qui pour beaucoup de gens est la signature même de l’Espagne, est appelée par un nom Flamand.

La connexion Flamande figure au coeur de l’histoire de Lohengrin, le Chevalier au Cygne. Après que Perceval eut renoncé à la souveraineté du Graal, il donna des instructions spéciales à son fils qui partait à destination du Brabant et du Hénault, en suivant le lien dynastique auquel Wolfram fait allusion: le mariage de la Princesse Elize au Duc Lambekin.

A la fin du 12 ème siècle, Wolfram tira les éléments de l’histoire du Graal en partie de l’oeuvre inachevée de Chrétien de Troyes. La ville de Troyes se situe en Champagne, au sud-ouest des Terres Basses. Chrétien était connu pour avoir composé l’histoire du Graal pour son patron, Philippe de Flandres, comme cela se pratiquait à cette époque. Il est intéressant de noter que la provenance littéraire de l’histoire du Graal la relie aux Terres Basses en cette fin de 12 ème siècle, entre 1185 et 1206, et les événements historiques réels qui reflètent cette histoire pointent également vers cette région, mais environ deux siècles plus tôt. La Lotharingie, ou Lorraine, s’étendait originellement vers les Terres Basses au nord (Basse Lotharingie) et vers l’Alsace au sud (Haute Lotharingie). Je présume que le moment clé de la Quête de Perceval fut en 968 et que l’époque de Lohengrin se situa à la fin du 10 ème siècle, aux alentours de 985. Des positions célestes spécifiques signalent ces moments.

 

Pas de Questions, SVP

Mais ce ne sont que des détails – en fait, des bagatelles historiques. Quelle est la signification réelle de la transmission du Graal? En quoi la destinée du Chevalier au Cygne est-elle corrélée à ce que nous vivons aujourd’hui en termes personnels, sociétaux et globaux? Quel est le message du prolongement de la Légende du Graal au sujet de la spiritualité moderne, de la situation précaire de la planète et de la régénération de l’humanité?

Le prolongement que l’on trouve dans l’histoire de Wolfram ne nous donne pas réellement beaucoup de matière. En termes littéraires, l’épisode Lohengrin constitue une fin peu convaincante et peu substantielle de Parzival. Elle y est accolée sans beaucoup de finesse et d’à propos. Cet épisode contient, néanmoins, certains détails cruciaux qu’il nous faut analyser avec soin:

Après avoir posé la seconde question – “Comment puis-je servir le Graal?” ou, dans une autre formulation “Au service de qui le Graal est-il?” – Perceval doit avoir eu une révélation qui le poussa à abandonner la souveraineté du Graal. Il abdiqua le trône d’Amfortas, brisant ainsi le lignage ancestral des Rois du Graal. De plus, avec la transmission du Graal vers l’Est, il se passa un événement mystique décisif:

“Des écritures étaient perçues sur le Graal stipulant que tout Chevalier du Graal, que la Volonté divine conférerait à des gens lointains pour leur protection, doit leur interdire de lui demander son nom ou son lignage, car il doit les aider à reconquérir leurs droits. Lorsqu’une telle question lui est posée, ces gens ne peuvent plus le garder avec eux. Comme l’aimable Amfortas a souffert une agonie amère pendant si longtemps et que la question ne lui fut pas posée pendant si longtemps, les membres de la Famille du Graal sont maintenant et à jamais réfractaires à tout questionnement. Ils ne souhaitent pas que quiconque s’enquière à leur sujet”. (Parzival, page 406)

Il faut souligner que ce passage dit que le simple fait de poser certaines questions pose un risque pour l’accomplissement de la mission future des Chevaliers du Graal. La mission est claire: aider les gens ordinaires à revendiquer leurs droits. Bien que la condition présidant à la demande de questions puisse être déconcertante, cela nous éclaire beaucoup quant au domaine dans lequel la puissance du Graal sera mise en oeuvre lorsqu’elle sera libérée de l’emprise du cercle privilégié de la Famille (Noblesse féodale).

Wolfram dit que Lohengrin crût en un homme fort et vaillant qui maîtrisa les arts de la chevalerie. Il lui arriva d’entendre parler de la situation d’une noble dame des Terres Basses, Else de Brabant. Elle refusait tous les prétendants et provoquait la frustration de nombreux hommes, les barons de la région. Elle engendrait une animosité masculine intense de par son attitude indépendante. Elle était tout simplement inaccessible en tant qu’accessoire de la gouvernance mâle. Finalement, un des barons tenta de lui forcer la main et de la faire contracter un mariage contre son gré.

Mais il devait en être autrement. Alors qu’il vivait dans un château en Lorraine, Lohengrin entendit un appel magique, un son strident comme celui d’une cloche dans le lointain. Cela le conduisit vers les Terres Basses. En pénétrant en Flandre, il trouva la source du Dendre, une petite rivière qui se jette dans la Schelde. Voguant dans un vaisseau léger tiré par un cygne, il remonta la Schelde en direction d’Anvers, le port Flamand sur la Mer du Nord. Il découvrit alors le malheur d’Else et intervint, vainquant le baron agressif lors d’un duel. Après avoir repoussé tous les hommes, Else accepta Lohengrin parce qu’elle l’aimait pour son caractère. Il était beau, aimable, perspicace, délicat, courageux et généreux. Un vrai gentleman de la tradition chevaleresque comme elle n’en avait jamais vu auparavant.

En bref, Lohengrin était un vrai héros, un homme qui appréciait le Féminin et qui était en harmonie avec la Déesse et non point un champion patriarcal acharné à renverser la Déesse et à anéantir le système de valeurs et le code éthique qu’Elle inspire. (Cette distinction entre le héros et le champion constitue la thèse centrale de mon ouvrage The Hero – Manwood and Power).

Else et Lohengrin, connu sous le nom de Prince de Brabant, vécurent alors une vie magnifique, prenant soin de leur peuple. Mais Lohengrin dut lui préciser les conditions de son service: à savoir que personne, et pas même elle, ne pouvait s’enquérir de son nom ou de son origine. “Si je suis sujet à un questionnement, tu perdras mon amour”, la prévint-il. Elle lui donna sa promesse, mais de par l’affection même qu’elle lui portait, elle la trahira ultérieurement. Plus le Prince faisait le bien, plus son peuple voulait lui prodiguer ses reconnaissances mais pour ce faire, ils demandèrent son nom et l’origine de sa famille. Cela leur était tout naturel parce que la coutume sociale exigeait que le prestige aille vers les familles qui servent l’ordre existant et oeuvre pour l’amélioration de la société. Else elle-même était attachée à cette coutume et voulait que son mari reçoive le mérite dû pour ses bonnes actions.

Mais les Ecritures sur le Graal stipulaient catégoriquement une condition qui excluait l’accumulation de prestige social pour l’amélioration de la société. Curieusement, le respect de cette condition retombait sur la société plutôt que sur celui qui était au service: la question des origines familiales ne doit pas être posée. Lohengrin ne pouvait pas violer cette condition en dévoilant ses origines mais le simple fait de poser la question le pouvait et le fit. C’est ce qui arriva éventuellement lorsqu’Else succomba à la pression sociale et questionna le Prince sur ses origines. A ce moment, le mystérieux cygne revint et Lohengrin monta à bord du vaisseau avec son épée, son bouclier et son casque. Il est dit être tombé en transe, ou en sommeil, sur son bouclier tandis que le cygne tirait le vaisseau, au travers des eaux grises et sombres de la Mer Morte.

 

Les Pères et les Fils

Une observation attentive du message codé dans l’histoire de Lohengrin permet de révéler la nouvelle équation sociale qui émergea dans l’Europe féodale du 10 ème siècle, une équation dont l’importance, pour la régénération spirituelle de notre époque, ne peut pas être négligée.

Un des aspects du message est clair: le monopole de la transmission ancestrale fondée sur le sang s’acheva avec Perceval. De par la transmission du Graal, les nobles intentions d’améliorer la société n’étaient plus une affaire de famille. Cela signifie non pas que le service d’illumination sociale n’est plus juste une affaire de famille après le 10 ème siècle mais qu’il n’était plus du tout une affaire de famille. Dans la nouvelle équation sociale personnifiée par Lohengrin, quelque chose remplaça le véhicule familial ou dynastique de la dynamique du Graal. La nature de ce quelque chose va devenir claire dans un moment.

Dans le chapitre 15 de Parzival, Wolfram dit: “Aucun homme sage en quête de vérité ne s’inquiète de son père ou de son fils”. C’est une affirmation rude (et qui certes sera considérée comme inacceptable par certains) qui requiert un examen empreint de compassion. Dans mon ouvrage The Hero, j’ai expliqué que les relations père-fils ne sont que peu évoquées dans les traditions Païennes et les mythes classiques. Elles existent néanmoins – par exemple, Ulysse et Télémaque dans l’Odyssée ou Enée et Anchise dans l’Iliade (cf. l’illustration dans laquelle le héros porte son père hors des ruines de Troie) mais elles ne sont pas indispensables à la tradition héroïque. Aucun grand héros n’attend de son fils qu’il l’égale ou qu’il lui succède et, de même, les fils ne deviennent pas des héros par imitation de leurs pères. Nul besoin de le dire, ce facteur se joue de façon flagrante de l’assertion selon laquelle Dieu le Père est satisfait par son Fils, Jésus-Christ. La syntaxe paternaliste du fantasme religieux est contredite et invalidée par le code héroïque qui met en exergue l’indépendance et l’autonomie du jeune mâle. (Nous aurons beaucoup à dire sur le fait de satisfaire Dieu le Père dans les prochaines leçons).

Le renversement de l’autorité paternelle commence dans la matrice. Si le père meurt avant que le fils en soit né, l’enfant mâle possède la faculté unique et rare de résister au patriarcat. La condition de réalisation du Graal reflète ce motif: le héros doit être le fils d’une veuve. Il n’a pas d’exemple paternel vivant, pas de sang paternel qu’il puisse suivre. Et c’est en cela que repose son avantage, son allant contre le Mensonge Paternel. “Honores ton père et ta mère”, dit le commandement paternel. Perceval n’honore ni l’un ni l’autre. Il abandonne sa mère et n’a pas de père à honorer en premier lieu. Les mêmes conditions (que d’aucuns qualifieraient de rudes) qui le qualifient pour réaliser le Graal lui donnent la force de résister au Mensonge Paternel et de le vaincre.

Néanmoins, avec Perceval et Lohengrin, il existe une certaine connexion père-fils. Cela vaut la peine de souligner que Condwiramurs, l’épouse de Perceval, porte deux fils qui sont jumeaux. Leurs noms sont Lohengrin et Kardeiz, selon ce qu’en nous informe Wolfram. Mais Kardeiz meure, comme il arrive souvent avec les jumeaux. Dans mon ouvrage, Twins and the Double, je décris la connexion spéciale et psychique entre le jumeau décédé et le jumeau vivant. On en trouve des exemples célèbres avec William Blake et Philip K. Dick. Il est probable que le motif des jumeaux joue d’une certaine manière dans l’épisode de Lohengrin bien qu’il n’en existe, à ma connaissance, aucune preuve littéraire. Il est signifiant que Perceval, dont le père est mort avant qu’il ne fût né, expérience la mort de son fils: il est coupé de la continuité paternelle dans les deux directions. Il a, cependant, un autre fils identique au premier. En confiant à son fils survivant la mission du Graal, Perceval accomplit son destin. Symboliquement, la mort de Kardeiz représente la fin de la transmission fondée sur le sang. Le choix de Lohengrin initie une autre sorte de transmission, une nouvelle souche d’ethos héroïque qui va générer une nouvelle équation sociale.

Il y a si peu de substance dans l’histoire de Lohengrin que l’on se demande comment cela aurait pu prendre de telles proportions, mais les proportions sont réellement de taille. L’opéra de Lohengrin de Wagner attirait, et attire encore, des foules gigantesques. Les mises en oeuvre de cet opéra relèvent de la grandiosité émotionnelle pour ne pas dire du kitsch. L’histoire est traitée comme une tragédie romantique et une qui, de surcroît, est assez pathétique. Globalement, l’histoire de Lohengrin est plutôt ridicule. Je suspecte qu’elle était considérée de même au 12 ème siècle. Parler du départ du héros vers les Terres Basses revenait à dire qu’il s’était perdu dans la cambrousse – bien qu’il faille préciser que les Flandres entrèrent dans une magnifique Renaissance après le 13 ème siècle. Il reste que la sensibilité locale, à cette époque et dans ce contexte, aurait sans doute considéré que Lohengrin s’était égaré dans les marais et avait été vilainement trahi par la banalité d’une noble dame nommée Else.

Ceci étant dit, c’est cependant la dimension romantique de l’histoire de Lohengrin qui doit être élaborée, si nous voulons comprendre la transmission du Graal vers le futur de notre temps. Il nous est demandé d’imaginer que Lohengrin et Else sont des amants vrais et authentiques dont la passion les place au-delà des normes et des moeurs sociales. Ils constituent ce que j’appelle un couple prédestiné. Romantiquement prédestiné. Le cygne est la clé de toute l’histoire. Il amène Lohengrin vers Else et il lui enlève. A partir du 12 ème siècle, le cygne va continuer à être l’une des images les plus omniprésentes et profondément estimées dans la littérature et l’art Européens. Il réémerga durant la Décadence, la dernière vague du mouvement Romantique vers la fin du 19 ème siècle, en tant qu’emblème de l’expérience poétique visionnaire. Dans la tradition Européenne, le cygne représente le sceau de la mythopoésie. Il est également l’image de l’amour passionné considéré comme une force mystique ou transcendante. Dans les pratiques Asiatiques du Tantra et du yoga sexuel, le cygne divin, Hamsa, est l’image du corps mystique formé par le couple en union rituelle. Des couples liés par le destin, tels que celui d’Else et de Lohengrin, sont des exemples archétypiques du Culte de l’Amour, une célébration de l’amour divin dans la dimension humaine. Le Culte est l’autre partie de la Légende du Graal qui est complémentaire de la dynamique du Graal dans l’histoire Européenne.

 

La Nouvelle Equation Sociale

Avec Lohengrin, la Quête du Graal émerge dans un autre genre épique, l’histoire d’amour. Le futur héros du Graal retrouve son frère jumeau perdu dans son âme-soeur, une femme. Une des morales de cette histoire est que l’homme et la femme doivent se compléter l’une l’autre afin d’être humain. Seuls ceux qui sont authentiquement humains, des puissances futures porteuses du Graal, peuvent servir et garantir sa survie.

Cette nouvelle équation dépend de l’amour passionné entre deux personnes (le couple prédestiné) qui incarnent de nobles intentions et non pas l’accomplissement dynastique de telles intentions. Il est clair que le couple puisse appartenir à une famille de notables mais le service qu’ils rendent à l’humanité ne peut pas venir au crédit de cette famille ni à eux-mêmes en tant que figures dynastiques ou acteurs sociaux prééminents. L’Ecriture sur le Graal semble avoir posé un étrange défi à ceux qui mettent en oeuvre de nobles intentions pour améliorer le monde: ne permettez pas à ceux que vous servez de vous honorer d’un prestige social. Souvenons-nous que ce n’est pas le dévoilement des origines que le Graal interdit, c’est le questionnement au sujet de ces origines. C’est extrêmement curieux car cela implique la responsabilité de ceux qui sont au service de contrôler la réaction de ceux qu’ils servent. Le contrôle des réactions d’autrui est, nul besoin de le dire, un sujet épineux.

Cependant, pour des personnes bien intentionnées et socialement illuminées, le contrôle de la façon dont ils sont perçus influe sur la nouvelle équation sociale. Pourquoi? Je suggérerais que les conditions stipulées par les Ecritures concernent la victoire sur le patriarcat par renonciation au pouvoir social qui s’accumule pour ceux qui sont au service de l’amélioration sociale. Cela empêche la distribution inégale de pouvoir de se nourrir d’elle-même. Cela brise le cycle de l’injustice sociale qui dépend de l’acceptation d’un statut privilégié par ceux qui ont des ressources et une puissance d’ampleur peu commune. Les privilégiés peuvent améliorer la société parce qu’eux-mêmes ont des moyens aisés mais alors que l’acceptation d’une faculté privilégiée (avoir plus d’argent et d’influence) est indispensable au service, l’acceptation d’un statut privilégié ne l’est pas.

En bref, les Ecritures requièrent de ceux qui servent le Graal de renoncer aux mérites. C’est la pratique au coeur de l’idéal de Bodhisattva formulé dans le Bouddhisme Asiatique aux alentours de 150 EC. Il est assez remarquable, n’est-ce pas, que cette formulation ait émergé dans la tradition Occidentale du Graal comme une contrepartie exacte du Joyau qui exauce tous les voeux qui, comme je l’ai suggéré, est le Graal transmis à l’Asie. Grâce à un déchiffrage précis des motifs littéraires présents dans l’épisode fragmentaire de Lohengrin, nous apprenons que la Légende du Graal est globale, combinant la renonciation au mérite enseignée dans le Bouddhisme avec la vocation d’illumination sociale en Occident. La combinaison de pratique Boddhisattvique avec l’initiative sociale est puissante et détermine le mélange d’effets éthiques et magiques dans le service humanitaire.

La renonciation au mérite (dana) est une pratique fascinante et peu comprise. Dans la perspective de la Quête du Graal, elle constitue un facteur indispensable pour briser la gouvernance injuste du patriarcat. Dana, étrangement, dénote à la fois la générosité et le mérite, ou récompense, qui s’accumule à partir d’actes de générosité. Mais comment un attribut moral et les “récompenses” pour l’expression de cet attribut moral peuvent-ils être identiques? Ce n’est pas, au prime abord, évident. Je suggère que cette formulation morale véhicule un élément magique, tel que le pouvoir régénérateur du Graal. En fait, les enseignements Bouddhistes attribuent un pouvoir similaire à l’acte Boddhisattvique de renoncement aux mérites. Dans la pratique de ce que les Bouddhistes appellent “l’intention altruiste”, le Boddhisattva gagne des “points” de karma positif qui sont ensuite transférés à d’autres qui ont moins de points. C’est une façon un peu crue, ou un peu joueuse, de l’évoquer, j’en conviens, mais les enseignements le disent ainsi, sans l’admettre vraiment.

En règle générale, de nombreuses personnes socialement illuminées aux USA ont tendance à percevoir le Bouddhisme comme supérieur au Judéo-Christianisme parce que ce dernier est clairement un système moral, étroitement corrélé à un dieu d’autorité paternelle, le parent qui punit et récompense, alors que le Bouddhisme semble être exempt de ce syndrome. En réalité, il n’en est pas exempt mais il présente réellement une approche de la moralité magique qui pourrait être une alternative au régime rédemptionniste. La renonciation au mérite implique une dynamique magique de la moralité, quelque chose qui ne peut pas être expliqué en termes de conception sociale de la récompense. D’une certaine manière qu’il reste à élucider, elle est supérieure au système de mérite socio-spirituel des trois religions dominantes, le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam.

On pourrait s’étendre encore plus sur cette notion fascinante, mais dans le cadre restreint de ces leçons, je souhaite mettre en valeur un autre aspect. Quelle que soit sa valeur magique, la renonciation au mérite possède une influence pragmatique qui est évidente par elle-même: elle brise le cycle auto-gratifiant du privilège social par lequel ceux qui vivent de façon plus aisée et qui possèdent donc le privilège d’améliorer la société en viennent à être récompensés par la société pour leurs services. Parce qu’ils mettent en oeuvre des intentions altruistes, ils sont récompensés par le système, même s’ils ne le souhaitent pas. Les récompenses et le prestige qu’ils accumulent les piègent d’autant plus profondément dans la structure de pouvoir patriarcal. Le principe de Lohengrin réfute le système de récompense en décourageant ceux qui sont servis de conférer du prestige à ceux qui les servent. Ce faisant, l’éthos Lohengrin – à savoir la renonciation au mérite provenant d’actes d’amélioration sociale – sape clairement les fondements du système patriarcal par lequel les ressources (matérielles et autres) aux mains de puissantes familles s’accumulent perpétuellement au bénéfice des membres de ces familles.

Ce qui se passa en Europe, lors de la transition initiale qui suivit la fin du système féodal aux alentours de l’an 1000, fut que quelqu’un de la Noblesse prit conscience que la mission spirituelle de personnes aux nobles intentions pouvait être mise en oeuvre sans collusion avec le patriarcat. Cela fut possible par le renoncement au statut privilégié et au bénéfice social et non pas par le renoncement de ce qui rendait la Noblesse privilégiée en premier lieu. En d’autres mots, quelqu’un prit conscience que la Noblesse pouvait survivre en tant que modèle d’initiative spirituelle si ses représentants utilisaient leurs privilèges au service de la cause des droits de l’homme en renonçant à leur droit de vivre d’une manière privilégiée. Cela doit avoir été une perspective enthousiasmante pour ceux qui furent capables de la discerner à cette époque. Cela signifiait que la Noblesse pouvait désavouer la structure patriarcale dont elle procédait et découvrir son chemin propre dans le monde.

Le héros qui ouvrit le chemin fut l’amant malheureux d’un couple prédestiné, Lohengrin, le Chevalier au Cygne. Sa destinée préfigure le futur de l’illumination sociale en Occident et, au delà, de la planète entière.