L’Apocalypse d’Adam

L’Apocalypse d’Adam, CNH, V, 5, 8 pages. C’est un discours de révélation d’Adam à Seth. Thèmes majeurs: perte de connaissance divine, histoire de la Bible et du Déluge, conflit entre les illuminés et les esclaves du démiurge, la structure Zodiacale de la Gnose. En bonne condition et intact si ce n’est pour quelques pages blanches et quelques passages manquants.

Avec le terme d’apocalypse dans son titre – les titres dans les Codex de Nag Hammadi apparaissent généralement à la fin du document – l’Apocalypse d’Adam pourrait sembler offrir des preuves selon lesquelles les Gnostiques se laissaient aller à des délires apocalyptiques similaires à ceux des traités Zaddikim des Manuscrits de la Mer Morte ou de l’Apocalypse de Jean dans le Nouveau Testament. Ce n’est cependant pas le cas. Les cinq apocalypses des Codex de Nag Hammadi ne ressemblent à aucun égard aux textes Judaïques et Chrétiens. La menace du châtiment divin n’est pas une notion d’initiés et quand elle apparaît réellement dans les écrits Gnostiques, elle signale un contexte Judaïque ou une influence Chrétienne. Les apocalypses des CNH ne remplissent pas des pages de visions génocidaires de destruction et de mort. Au plus, elles font allusion à des périodes difficiles que peuvent redouter ceux qui ne prennent pas conscience de la vérité des Révélateurs. Les Eons Pléromiques n’ont aucune raison de déchaîner leur vengeance contre l’humanité au contraire de ce que le créateur paternel est réputé faire.

La sagesse est sa propre récompense, l’ignorance se condamne elle-même.

L’Apocalypse d’Adam assume la forme d’un testament confié par Adam à son fils Seth, le prototype d’un phoster, d’un Illuminateur, d’un Révélateur. Seth est la tête nominale du lignage des Séthiens, ou Enfants de Seth, qui sont condamnés en tant qu’archi-ennemis des Zaddikim dans plusieurs passages des Manuscrits de la Mer Morte. On pourrait s’attendre à ce que ce texte soit représentatif de l’école Séthienne de Gnosticisme que j’ai identifiée comme le lignage à la racine du mouvement.

Mais l’Apocalypse d’Adam possède-t-elle une cohérence Séthienne? Voici un commentaire de traducteurs:

“La caractéristique la plus remarquable de cette oeuvre en est l’absence de tout emprunt clair et explicite à la tradition Chrétienne. Ce fait a conduit plusieurs interprètes à voir en ce traité un témoignage de l’existence d’un Gnosticisme non-Chrétien contenant un mythe déjà évolué de la rédemption”.

 

Une Fraude Spirituelle

Une lecture attentive montre que c’est un texte radical d’initiation non-Chrétienne possédant une forte composante astrologique. Les Séthiens étaient réputés pour être des maîtres en astronomie et en interprétation de l’écriture céleste, le Zodiaque. (Josephus cite une légende Juive qui attribue ces facultés aux Enfants de Seth). L’Apocalypse d’Adam décrit treize royaumes ou régions célestes, une allusion probablement aux treize constellations du Zodiaque. L’Illuminateur descend au travers de chaque constellation: c’est l’enseignement des Mystères selon lequel des instructeurs illuminés apparaissent durant les Ages Zodiacaux afin d’aider l’humanité à faire face aux problèmes et aux défis qui sont spécifiques à cet Age. On trouve une notion identique dans le Bouddhisme Mahayana qui émergea durant le 2 ème siècle avant EC et qui fut contemporain des dernières communautés Gnostiques historiquement consignées. Il est probable que le personnage Gnostique du Phoster constituait un parallèle contemporain étroit avec le Boddhisattva des Mahayanistes; il se pourrait aussi que ce dernier dériva du premier.

L’apparition d’instructeurs du monde durant chaque Age se retrouve dans l’Hindouisme et dans d’autres religions Asiatiques. C’était une notion commune dans l’Ordre des Mages. Il ne faut surtout pas, cependant, confondre ces instructeurs avec des messies. Un messager n’est pas un messie. Les illuminés qui apportent le message de l’Age ne mettent pas en oeuvre un drame de rédemption ou un sacrifice comme le font les messies, ou comme ils sont supposés le faire. Seth représente le lignage des messagers illuminés qui tirent leur connaissance d’une compréhension profonde de l’Anthropos, de “l’humanité Adamique”.

Une étude des cycles à long terme de l’évolution religieuse et culturelle, avec la grille du Zodiaque, montre que le concept du messie qui prévaut de nos jours est strictement spécifique à l’axe Bélier-Poissons: il fut préparé durant l’Age du Bélier (qui commença en 1850 avant EC) et assuma sa forme définitive durant l’Age des Poissons (après 120 avant EC). Grâce à un script malin et à l’application brutale d’un programme politique, le messie en vint à être identifié avec un personnage fictif auquel on attribua un statut historique, Jésus. De par la divinité qui lui fut attribuée par un diktat de l’empereur Constantin, le personnage fabriqué de Jésus devint le point de focalisation des attentes messianiques de l’Age des Poissons. Ce fut la solution erronée à la problématique primordiale de l’Age, la quête d’une guidance intérieure. Antérieurement à ce développement, les instructeurs étaient réputés apparaître à chaque Age – par exemple, le Bouddha Dipankara ou Shenrab Miwoche de la tradition Dzogchen. Mais ces guides d’époque, comme on pourrait les appeler, ne réalisaient pas des actes magiques ou sacrificiels à l’instar d’un messie. C’étaient, de plus, des messagers humains et non pas des sauveurs surhumains.

Les érudits qui détectent un “mythe de la rédemption” dans un texte non-Chrétien tel que l’Apocalypse d’Adam, malheureusement, ne prennent pas suffisamment d’attention pour établir la distinction entre le phoster Païen du rédempteur de la foi Judéo-Chrétienne. L’illuminateur ne sauve rien. Le point clé est constamment négligé dans l’exégèse du “mythe du rédempteur” Gnostique. J’ai affirmé, en me fondant sur des preuves textuelles, que Sophia est l’unique personnage de rédemption dans le Gnosticisme. Cette assertion est correcte selon la pensée Séthienne-Ophite. Mais dans la Gnose Christianisée syncrétique de Valentin, c’est l’Eon Christos qui assume ce rôle et qui le personnifie en venant à la rescousse de Sophia.

Christos l’Eon doit être considéré comme distinct de l’Incarnation, Jésus Christ. Cette distinction est claire à partir d’une lecture attentive des CNH. Mais beaucoup de personnes impliquées de nos jours dans le Gnosticisme (dont la plupart, je présume, sont jeunes et intelligentes) insistent sur le fait qu’il faille identifier littéralement le Christos des CNH avec Jésus-Christ. Et ils sont enclins à prendre la mouche lorsque le rebelle que je suis ose remettre leur croyance en question. Ils veulent leur messie, coûte que coûte. Ils sont accrochés à la fixation pathologique de l’Age des Poissons. Ils aspirent à ce qui est correctement appelé dans le film Zeitgeist “la fraude spirituelle de l’Age”.

Je vous renvoie à mon essai sur les codes utilisés dans les Codex de Nag Hammadi: Fabulating Jesus.

 

Théorie des Deux Corps

L’Apocalypse d’Adam contient du jargon Biblique du style de “lorsque Dieu m’a créé de la terre avec Eve votre mère” (64:7-8). Cette ligne utilise le Copte KAH, une translittération du Grec ge pour terre. Le mot utilisé pour dieu est PINOUTE, “l’esprit’ et non pas PIOT, le père. Le rendu Gnostique d’événements Bibliques prend typiquement sa propre tournure. Adam dit que “Elle (Eve) m’enseigna un mot de connaissance au sujet du dieu éternel”. Le Copte SHAJE NTE OUGNOSIS pourrait aussi être traduit par “langage du connaître”.

Le passage d’ouverture fait référence aux divinités Eoniques comme les “créateurs” et dit que le souverain des Eons “nous divisa dans sa colère. Nous devînmes alors deux Eons” (64:21-22). Que pouvons inférer de cette affirmation énigmatique? Tout d’abord, elle est unique en ce qu’elle décrive un acte de colère dirigé par les Eons divins vers leur projection expérimentale, l’humanité. Ce passage fait-il allusion, d’une certaine manière, à la séparation des sexes? Je pense que cela pourrait être le cas mais une signification plus essentielle de ce passage pourrait concerner non pas les deux sexes mais les deux corps. Et c’est une autre histoire.

Irénée (Contre les Hérésies I, 30, 9) écrivit que les Gnostiques Ophites enseignaient que les humains possèdent deux corps, à savoir deux formes physiques indépendantes: un corps matériel (hylicon) et un corps pneumatique (pneumaticon). A des fins de clarté, je préfère appeler le second le corps plasmatique ou le double plasmique. Irénée explique qu’avant d’être chassé du paradis, ce qui provoqua la matérialisation des corps d’Adam et d’Eve, “ils avaient antérieurement des corps agiles, rayonnants et pour ainsi dire spirituels”. P. A. Williams, dans son ouvrage Rethinking Gnosticism, souligne que “aucune transformation de forme n’est mentionnée mais seulement une substance matérielle différente pour le corps”. Le double plasmique est double et lumineux, composé d’une sorte de gel compact sans organes internes, par contraste avec l’hylicon lourd, empli d’organes et sujet à la pesanteur. On peut interpréter le texte dans le sens que le premier corps se transforma en le second mais on peut également opter pour une autre perspective: les deux corps coexistent dans des mondes parallèles. Nous avons, tous, deux corps physiques.

Avec la Lumière Organique, la théorie des deux corps fut l’un des secrets les plus protégés des Mystères, réservés exclusivement à l’instruction orale. L’ouvrage Mystery of the Human Double de Ralph Shirley (Londres, 1900) présente des preuves étonnantes et de première main de l’existence du double plasmique qui peut apparaître soit sous forme spectrale soit comme une réplique exacte du corps physique. Shirley rapporte des événements prouvés de bi-localisation, la même personne étant vue en deux endroits en même temps. Nous pouvons passer d’un corps à l’autre. Durant le sommeil, nous acquérons une conscience ténue et crépusculaire du double plasmique ou il se peut que nous rencontrions notre double dans les rêves.

Castaneda décrit également ce phénomène, souvent en termes comiques. Dans son ouvrage Quand l’impossible arrive : Aventures dans les réalités non ordinaires, Stanislas Grof offre un témoignage vivant de sa tentative de bi-localisation, ou projection du double, et avertit que ce processus semble assez dangereux. Des récits classiques d’individus rencontrant leur double physique abondaient durant le Renouveau Occulte à la fin du 19 ème siècle en Europe (se reporter à mon ouvrage Twins and the Double). Il est terriblement déroutant de lire au sujet des bouffonneries et des exploits du double et il semble plus facile de faire l’expérience de la bi-localisation que de l’expliquer!

Je ne peux pas dire avec assurance que l’Apocalypse d’Adam présente une explication de la théorie des deux corps mais l’assertion étrange “nous devînmes deux Eons” suggère que cela pourrait être le cas. Il existe deux générations ou flux d’expression physique pour l’humanité, au travers de la forme physique mortelle et au travers du double qui est virtuellement immortel. Ce dernier est une réflexion paramorphique du premier: quel que soit le corps physique que vous ayez, vous aurez toujours une contrepartie plasmique qui est une forme continuellement changeante. Grosso modo, voilà la théorie des deux corps. A prendre ou à laisser et je présume que la plupart d’entre vous préfèrent la laisser. (Ce qui est parfait pour moi. Certaines choses devraient rester inexplicables).

 

Les Archontes Entrent en Scène

J’ai souligné qu’il n’y avait pas de chute de l’humanité dans le Gnosticisme. Mais l’équivalent Gnostique de la chute, s’il en est un, semble concerner la division de l’Anthropos en deux incarnations distinctes et parallèles, “deux générations”. A la suite de cette division, Adam et Eve sont visités par des êtres Archontiques “qui n’émanaient pas des puissances du dieu qui nous a créés” (65:30). Cette rencontre ressemble étroitement au récit Biblique d’Abraham tombant de stupeur dans le buisson de Mamre. Trois “anges” Archontiques apparaissent et lui confient une mission. L’intrusion Archontique se manifeste typiquement dans un état d’attention amoindrie et de suggestibilité accrue.

Dans l’Apocalypse d’Adam, les Archontes se prennent pour les créateurs de l’humanité. A partir du passage 65, le texte suit les lignes familières de la narration Biblique: les parents primordiaux perdent conscience de la présence directe du divin, ils éprouvent du désir charnel, un raccourcissement de la durée de vie et la mort – et le Déluge vint (69:2). Le texte identifie le Grec Deucalion avec Noé. Lorsque Noé conseille à ses enfants : “servez le dans la peur et l’esclavage toute votre vie”, il est difficile de dire si le texte évoque les Eons ou les Archontes. Cette distinction est floue depuis le commencement de la narration sur le Déluge mais la ligne 74:2 dit explicitement des fils des douze tribus, “ils iront vers Saklas, leur dieu”. Bien qu’il ne le fasse pas en termes clairement définis, le traité de l’Apocalypse d’Adam développe la notion de contraste entre les Fils de Seth, la génération des Révélateurs, et les fils de Noé qui sont gouvernés par Saklas, le Démiurge. La différence entre ces deux “générations” est parallèle à la différence entre les deux corps, pour ainsi dire. “La chair de l’homme [ ] était l’illuminateur quand il avait la gloire” de la présence directe des Eons, dit un traducteur de ce texte (Douglas Parrott).

L’Apocalypse d’Adam présente une rare explosion apocalyptique dans le passage 76:

“Alors le feu et le soufre et l’asphalte seront répandus sur ces hommes et le feu et un brouillard aveuglant recouvriront ces aeons et les yeux des pouvoirs des illuminateurs seront obscurcis et les aeons ne verront pas au travers d’eux en ces jours”.

La ligne suivante décrit de grands anges qui descendent des nuages et qui “les” prennent vers la sphère Eonique, en cohérence avec la notion Chrétienne d’enlèvement. Les érudits soulignent que l’Apocalypse d’Adam, bien qu’une oeuvre Séthienne d’un point de vue thématique, n’exhibe pas les éléments radicaux Gnostiques attribués, par les pourfendeurs de Gnostiques que furent Hippolyte et Epiphanie, à l’école Séthienne. Bien que le papyrus soit en bonne condition, l’écriture du scribe est inégale comme si la main qui l’effectuait était lasse ou tremblante et il existe de nombreuses bizarreries: de grandes variations dans la longueur des 36 lignes sur chaque page, des signes de paragraphes en patte d’oie (qui sont réminiscents des marqueurs de paragraphes utilisés pour le Traité Tripartite), des nombres chiffrés écrits au-dessus de nombres en lettres, des synonymes Coptes écrits au-dessus d’autres mots Coptes, des orthographes alternatifs et ainsi de suite.

A part toutes ces difficultés orthographiques, j’estime que l’Apocalypse d’Adam est forcée par un mélange douteux de mythe illuministe et de narration biblique. C’est comme si le scribe, qui avait élaboré ce document, avait rassemblé pêle-mêle des fragments issus de sources incongrues (d’où les signes de paragraphes en pattes d’oie pour marquer les ajouts) et avait tenté d’en faire quelque chose de cohérent. Mais ce n’est pas cohérent. Et nous y revoilà: nous sommes de nouveau confrontés à la même soupe épaisse, ce qui est tellement souvent le cas dans les études Gnostiques.

Le Copte est un langage peu élégant et inadapté à l’expression philosophique ou aux nuances métaphysiques. L’Apocalypse d’Adam ne véhicule pas clairement des notions Illuministes même si son sujet est le rôle des Illuminateurs, ou phosters, en termes historiques et mythologiques. La ligne 76:19 fait une référence étrange à “la terre morte”. Il est suggéré une sorte de bataille spirituelle entre les Illuminateurs et les serviteurs du Démiurge mais les passages clé, de plusieurs pages successives, sont abîmés de la ligne 26 à la fin de la page. Comme il arrive si souvent dans les Codex de Nag Hammadi, il est impossible de dire ce qui se passe; et plus particulièrement qui sont les “ils” et les “eux”.

A partir du passage 78, différents paragraphes décrivent les treize royaumes. Selon les experts, ces royaumes sont “des représentations erronées ou inadéquates de ses origines (celles de l’Illuminateur)”. J’affirme qu’ils représentent la manière dont les Illuminateurs, qui émergent durant chaque Age, prennent en charge les problèmes spécifiques à cet Age et en proposent des solutions à l’humanité. Ces treize passages, qui pourraient être corrélées aux constellations Zodiacales, sont pleines de références mythologiques et ésotériques et d’indications astrologiques. Mais sans l’aide de commentaires travaillés, on ne peut pas tirer grand chose de ces passages quasi-poétiques à part leur structure globale archétypique (c’est à dire Zodiacale).

L’Apocalypse d’Adam conclut avec une référence à une connaissance secrète cachée dans la montagne, un thème corrélé à la tradition des termas du Bouddhisme Tibétain des Nyingmapa:

Un type de terma Gnostique, comparable au “Terma de Terre” Bouddhiste écrit en scripts symboliques sur des manuscrits a survécu dans le texte non issu de Nag Hammadi intitulé les Deux Livres de Jeu dans le Codex de Bruce. La tradition Tibétaine de découvrir des termas cachés dans les rochers trouve un écho dans le texte Gnostique: “Car ces enseignements seront sur une haute montagne, au-dessus d’un rocher de vérité” (85:10). On trouve un autre parallèle dans Allogenes (CNH, XI, 3: 68. 5-25) où le mystes est instruit de “écrire ces choses que je vous dirai et que je vous rappellerai au service de ceux qui sont valeureux, et qui vont venir après vous. Et vous laisserez ce livre en haut d’une montagne et vous conjurerez le gardien, Viens Terrible”. Cela rappelle la tradition Nyingma de livres cachés et gardés par de féroces démons jusqu’à ce que la bonne personne arrive pour les découvrir. (Pas en Son Image, chapitre 10).