Extase et Révolution: 01. La Thèse Wasson et la vision religieuse de la Nature

Ce chapitre présente quatre émissions impulsées par Joanna Harcourt-Smith pour sa radio alternative Future Primitive au Nouveau-Mexique aux USA. Cette série de quatre échanges animés, au début de l’année 2008, par John Lash est appelée “Extase et Révolution”. Il nous a semblé important d’inclure ces causeries dans ce présent ouvrage, consacré à la Révolution Enthéogénique et à la Transmutation Planétaire, parce que John Lash y aborde des problématiques éminemment cruciales tout autant pour notre vie quotidienne que pour la survie de l’espèce humaine. Xochi

Joanna Harcourt-Smith. Chers auditeurs, chères auditrices, nous vous présentons aujourd’hui une nouvelle série de causeries animées par John Lash que nous appelons “Extase et Révolution” et qui sera un échange sur les Enthéogènes et sur la Transmutation Planétaire. Lors de ces échanges, nous allons aborder des termes et des sujets très controversés, telle que “l’extase”, un terme qui a été coopté par de nombreux groupes, et nous allons évoquer ce que nous pensons et ce que nous ressentons de l’extase. Il en est de même du terme “ravissement” qui est également un terme extrêmement coopté. Et bien sûr, nous avons le terme “enthéogènes” qui a pour ainsi dire remplacé le terme psychédéliques. Et également cette notion de “Transmutation Planétaire”. Récemment, j’ai eu le grand plaisir d’interviewer Ralph Metzner et il a évoqué ses premières expériences enthéogéniques et cette émission a été très écoutée; c’est pourquoi nous souhaitons, avec John Lash, plonger plus profondément dans ce sujet. La première question que je vais poser à John porte sur la nature de la Thèse Wasson. Peux-tu définir ce qu’est cette thèse?

John Lash.  Avant d’aborder l’essence de la Thèse Wasson, il nous préciser les termes que Joanna vient de spécifier. Je souhaiterais que, au fil de ces discussions, nous puissions resituer ces termes de manière très claire. Ce n’est pas que nous prétendions en présenter une définition ultime mais cela va nous aider de les clarifier. Et cela est d’autant plus vrai lorsque les termes ont été cooptés ainsi que Joanna vient de le mentionner. Le terme “extase” a été coopté par le mouvement des rave-parties, il fait référence à l’extasy, à savoir le MDMA (3,4-méthylène-dioxy-méthylamphétamine), une drogue très populaire. Pouvons nous recouvrer une signification plus primordiale et plus originelle de l’extase? C’est ce que nous souhaitons développer. Le mot “ravissement” a été coopté par les religions fondamentalistes. De nombreux Chrétiens dévots, qui prennent la Bible à la lettre, attendent littéralement le ravissement, le moment où ils seront ascensionnés vers le ciel par le dieu sauveur. Ravissement est un terme tellement magnifique et ceux d’entre vous, qui ont vécu un moment de ravissement, savent que c’est une très belle expérience. Nous aimerions donc reconquérir ce terme et vous le proposer selon un mode novateur, selon un mode régénéré, libre de certaines de ses connotations. Et bien sûr, nous souhaiterions présenter notre compréhension des terme “Enthéogènes” et “Transmutation Planétaire”.

La Thèse Wasson est le sujet idéal pour mailler, ensemble, tous ces termes. Permettez-moi donc de définir brièvement la nature de cette Thèse Wasson afin que nous en abordions la discussion avec Joanna. La Thèse Wasson est ainsi qualifiée parce qu’elle émane d’un individu nommé Gordon Wasson. C’était un financier, un banquier, qui travaillait pour la banque J. P. Morgan à New York. C’était également un individu extraordinaire, un érudit, un linguiste, un amateur de mythologies comparées, etc.  Gordon Wasson est considéré de nos jours comme le fondateur du champ de recherche appelé l’ethnomycologie. L’ethnomycologie est corrélée à l’ethnobotanique. Ce sont de grands mots qui font référence à l’étude du rôle des champignons et des plantes, en particulier les champignons et les plantes psychoactives, dans la culture humaine, dans l’histoire et particulièrement dans la religion. La Thèse Wasson est donc tout simplement la thèse formulée par Gordon Wasson. Je voudrais, néanmoins, souligner un point délicat et crucial, à savoir que ce ne fut pas le produit d’un cerveau génial, celui de Gordon Wasson: en fait, la Thèse Wasson, portant sur l’origine des religions, fut le fruit de deux cerveaux, le sien et celui de sa compagne Russe, Valentina Wasson, qu’il rencontra à Londres dans sa vingtaine. Gordon et Valentina ont donc oeuvré ensemble, durant de nombreuses années, et cette thèse naquit de leur travail conjoint. Il me semble important de mettre ce point en exergue.

Quelle est donc l’essence de la Thèse Wasson? La voici en une seule phrase. Elle stipule que l’expérience religieuse originelle de l’humanité fut une transe visionnaire induite par l’ingestion de champignons ou de plantes psychoactives. C’est la Thèse Wasson. C’est une thèse, ou une hypothèse si vous préférez, une proposition concernant l’origine des religions et, à cet égard, c’est une théorie extrêmement profonde parce que la religion est bien sûr une problématique importante pour notre espèce et, s’il est vrai que la religion puisse être considérée sous un jour très négatif, je pense néanmoins qu’il est nécessaire que nous prenions en compte la possibilité d’une expérience religieuse primordiale pour notre espèce. J’estime que la Thèse Wasson est essentielle pour toute une panoplie de raisons dont nous allons débattre ici au fil de notre échange. Pour commencer, la Thèse Wasson est essentielle parce qu’elle a quelque chose à nous transmettre au sujet de l’expérience religieuse primordiale de notre espèce: non pas au sujet de la religion, des dogmes, des institutions et de la hiérarchie – tout cela, nous pouvons le dégager, nous pouvons nous en débarrasser parce que nous ne voulons pas être impliqués dans la hiérarchie, les dogmes et les systèmes de croyances. Il survit encore une faculté religieuse primordiale chez l’espèce humaine et la Thèse Wasson se rapporte à cette faculté même.

Joanna Harcourt-Smith. Comment se fait-il donc que ces deux individus, Gordon et Valentina Wasson, qui étaient, selon mon appréciation, des personnes extrêmement strictes – tu as précisé que Gordon était banquier – se soient lancés dans le champ de recherche de l’expérience religieuse primordiale?

John Lash. C’est une question fascinante que tu soulèves et l’une des choses que j’apprécie, au sujet de la Thèse Wasson, c’est qu’il existe une histoire qui lui est afférente. On peut bien sûr débattre de la thèse en elle-même mais je pense qu’il est tout aussi important de connaître comment cette thèse émergea et qui étaient Gordon et Valentina Wasson. C’étaient des individus extrêmement stricts et je suis toujours très étonné que la notion sans doute la plus controversée et la plus tabou de notre époque, à savoir des 50 dernières années, ait procédé de ces deux personnes très conventionnelles. Je vais vous raconter une petite anecdote qui est presque légendaire chez tous ceux qui connaissent l’oeuvre des Wasson. C’est l’histoire d’une cueillette de champignons dans les montagnes des Cascades durant leur lune de miel vers 1924/1925. Valentina, qui était Russe, avait l’habitude de ramasser des champignons de toutes sortes qu’elle ramenait à la maison pour les cuisiner. Gordon Wasson, qui était un membre de la classe libérale blanche de la côte est des USA, était mycophobique: il avait peur des champignons. Alors que Valentina était une mycophylle: elle adorait les champignons. Et Gordon Wasson fut extrêmement choqué lorsque, lors d’une marche dans les montagnes des Cascades, Valentina se précipita pour cueillir des brassées de champignons qu’elle ramena chez eux pour les consommer. Gordon Wasson pensa qu’ils seraient tous les deux décédés dans la journée même. Leur amour, leur romance, fut à l’origine de cette thèse.

A partir de ce jour là, ils commencèrent à débattre de la raison pour laquelle certaines personnes sont mycophobes tandis que d’autres sont mycophylles. Pourquoi certains individus sont-ils terrifiés à la simple pensée de toucher un champignon? Alors qu’au contraire, dans certaines cultures, de nombreuses espèces de champignons sont appréciées et consommées. Et bien sûr, cela soulève la question des champignons toxiques. Certaines espèces sont toxiques et, vu le très grand nombre d’espèces de champignons, si vous ne connaissez pas assez la mycologie pour distinguer ceux qui sont comestibles, il est préférable de s’abstenir de toute cueillette. Ce point pourrait expliquer la mycophobie. Cependant, les Wasson ne se satisfaisaient pas de cette explication. Ils pensaient que les racines de la mycophobie pouvaient s’enfoncer beaucoup plus profondément dans la psyché humaine et que s’ils exploraient cette peur des champignons, ils découvriraient peut-être certaines révélations. Et donc, très simplement, ils en discutèrent, ils réalisèrent des recherches et ils étaient assez aisés, d’un point de vue financier, pour acquérir des ouvrages afin de commencer leur étude. Ils firent donc leur mission personnelle de l’investigation du rôle que purent avoir les comportements mycophobes et mycophylles dans les cultures humaines. Et progressivement, et là je parle d’une activité qui s’est prolongée durant la vie entière de ces deux personnes, tout cela les amena à formuler une hypothèse sur le rôle des champignons. Ce fut probablement durant la seconde guerre mondiale ou un peu après, à la suite d’une conversation qui dura une vingtaine d’années, me faut-il préciser, tout comme avec Joanna nous avons passé une vingtaine d’années à discuter de l’ADN et de l’ARN et de la reprogrammation de l’ADN. Gordon Wasson lui-même affirma, vers la fin de sa vie, qu’il ne pouvait pas revendiquer être l’auteur de cette thèse car il ne se rappelait plus si c’était lui ou Valentina qui l’avait formulée le premier avec des mots. Mais à un certain moment, au cours de leurs recherches et de leur dialogue permanent, ils formulèrent cette théorie par écrit. Il existe différentes manières de décliner cette thèse. Le synopsis que je viens de présenter est sans doute la façon la plus stricte de la formuler. Mais une autre façon de la définir serait la suivante. Les Wasson parvinrent à la conclusion, à la suite de vingt années de discussions et de recherches, que la religion, telle que nous la connaissons, trouva probablement son origine dans une transe extatique expérimentée par des êtres humains qui, dans les montagnes de l’Oural au coeur de l’Asie, ingérèrent de puissants champignons psychoactifs durant l’ère paléolithique. C’est l’aspect le plus exotique de la théorie. Les Wasson croyaient que durant l’époque paléolithique, à savoir la période précédent 15 000 avant EC, il existait probablement un culte de champignons parmi les peuples vivant alors au coeur de la Russie ou de l’Asie. Et c’est de ce culte de champignons qu’émergèrent les différents types de religions telles que nous les connaissons de nos jours. C’est donc une histoire et un tableau de très grande amplitude qu’ils présentent et la meilleure manière de comprendre comment leur histoire évolua, c’est de comprendre leurs relations, leur amour mutuel et leur implication dans cette théorie fantastique durant de très nombreuses années.

Joanna Harcourt-Smith. Donc basiquement, ils auraient élaboré cette thèse dans la même période durant laquelle Albert Hofmann découvrit le LSD. Quelle coïncidence. Qu’en penses-tu?

John Lash. Coïncidence, synchronicité, c’est au choix. C’est un événement puissant et, une fois encore, il évoque, je pense, une extraordinaire chronologie: Albert Hofmann découvrit le LSD en 1943 et, dans les années 1947/1950 et au-delà, le monde entier prit conscience de l’existence de cette substance. Et c’est à cette époque que la Thèse Wasson émergea au monde.

Joanna Harcourt-Smith. Auditeurs et auditrices, replacez-vous donc maintenant à l’époque où il n’existait pas de “guerre aux drogues”. Il n’y avait pas de plaidoyer pour les drogues, il n’existait pas de “guerre aux drogues” et je fais référence à cette “guerre aux drogues” qui inclut les plantes et les champignons qui croissent de la Terre. Retournons donc à cette époque. Gordon et Valentina Wasson prirent conscience, d’une certaine manière, que l’expérience religieuse fut cooptée mais qu’il exista une source naturelle et primordiale d’illumination qui n’était pas addictive, qui ne générait pas d’effets collatéraux, et qui bien sûr, n’était pas prohibée. Qu’est qui se passa à cette époque?

John Lash. Avant de répondre à cette question, ce qui est bien sûr la seconde partie de l’histoire, à savoir le tabou concernant l’expérience religieuse primordiale, j’aimerais souligner qu’il est absolument crucial d’appréhender cette découverte de la façon dont tu viens de l’évoquer. Il est également crucial de garder à l’esprit que les Wasson arrivèrent à cette conclusion sans avoir consommé des champignons psychoactifs eux-mêmes – ce qui est assez fantastique lorsqu’on y réfléchit bien. En fait, durant la période couvrant la première vingtaine d’années de leur travail mutuel, Gordon Wasson ne fut qu’un philosophe et un érudit de chambre à l’image de Sir James Frazer, le mythologiste Britannique que Gordon Wasson admirait beaucoup. Sir James Frazer écrivit sur l’anthropologie mais il ne quitta jamais la bibliothèque et c’est plus ou moins ce que firent Gordon et Valentina Wasson jusqu’au moment où leur curiosité fut à ce point éveillée par cette hypothèse qu’ils se dirent qu’il était temps pour eux de commencer à explorer le monde afin de découvrir s’ils pouvaient, eux aussi, bénéficier de cette expérience. Et, en fait, ils reçurent des indices émanant, de manière fortuite, de plusieurs personnes telles que le mythologiste et poète Britannique Robert Graves, qui écrivit la “Déesse Blanche”, ou Richard Schultes qui était le directeur des recherches botaniques de l’Université de Harvard et qui devint un ami intime des Wasson. Gordon Wasson possédait le charisme d’attirer vers lui les personnes dont il avait besoin pour l’aider dans ses recherches. Ce qui arriva, et il est magnifique d’être capable de suivre l’évolution de cette histoire, c’est qu’ils commencèrent à investiguer de plus en plus ce sujet à mesure qu’ils devenaient de plus en plus convaincus qu’il existait une expérience religieuse extatique primordiale conférée par des champignons et des plantes sacrées. Et ils se sentirent naturellement obligés de vivre cette expérience en personne.

Et la manière dont ils purent vivre cette expérience constitue le coeur de l’histoire des Wasson. Nous parlons donc de l’époque allant de 1952 à 1962. Gordon Wasson fut guidé vers le coeur du Mexique par deux indications qu’il reçut alors. Il apprit de deux chercheurs qu’il se pouvait qu’un culte rituel de champignons ait survécu au centre du Mexique. Et donc chaque année, de 1952 à 1962, durant la saison des pluies lorsque les champignons poussent de terre, Gordon Wasson utilisa ses ressources financières personnelles (qui étaient conséquentes car il pouvait se permettre de louer des avions privés, etc.) afin d’explorer la région montagneuse au centre du Mexique. Et cela nous emmène au coeur de l’histoire dans laquelle Joanna a été très impliquée depuis quelques années, à savoir la rencontre entre Gordon Wasson et Maria Sabina.   

Joanna Harcourt-Smith. Effectivement, peut-être certains d’entre vous se rappellent qu’il y a deux ans, je suis allée à Huautla de Jimenez, dans les montagnes Mazatèques, en pèlerinage, en fait, avec les Treize Grand-Mères Indigènes Planétaires. Nous fûmes reçus par Julietta Casimiro, Mama Julietta, qui est en fait l’héritière de Maria Sabina. Maria Sabina était une shamane-guérisseuse qui accueillit les Wasson la première fois où ils explorèrent le Mexique afin de valider leur théorie. Et si je me rappelle bien, la première fois que les Wasson rencontrèrent Maria Sabina dans les montagnes Mazatèques, ils ne participèrent pas à une cérémonie rituelle d’ingestion de champignons sacrés. Ils se contentèrent de prendre acte de la survie de ce culte de champignons. Ce n’est que lors de leur seconde expédition qu’ils partagèrent des champignons sacrés avec Maria Sabina, lors de cérémonies rituelles.

John Lash. Ils sont allés dix fois là-bas mais c’est un fait avéré qu’à la fin du mois de juin 1952, Gordon Wasson reçut des mains de Maria Sabina les champignons magiques au début d’un rituel qui dura toute une nuit. Ils en prenaient habituellement jusqu’à 13 paires durant une cérémonie, à savoir des champignons cyanescents, sans doute Psilocybe cubensis ou une autre espèce très proche, croissant dans cette région. Et j’appelle ce moment le moment de la transmission. A ce moment précis, Maria Sabina, cette petite curandera Mazatèque, transmit à un banquier New-Yorkais le vecteur d’une expérience religieuse primordiale qu’il avait étudiée et investiguée antérieurement durant plus de vingt années. Les effets catalyseurs de cette rencontre, et de cette transmission, furent immenses. Je voudrais maintenant souligner deux points au bénéfice de tous ceux qui ne connaissent pas les détails de cette histoire. Le premier est un fait et le second est une spéculation procédant de ce fait. Le fait est donc que Gordon Wasson était un personnage très intéressant parce que non seulement était-il très conventionnel mais de plus, à certains égards, il se faisait sa propre promotion. Et en fait, il alla à Huautla de Jimenez pour voir Maria Sabina, à plusieurs occasions, avec un photographe de mode de New-York, Allan Richardson et avec un contrat signé avec le magazine Life pour leur écrire un article se rapportant à sa découverte d’un culte de champignons sacrés au Mexique. Et donc, en mai 1957, il y a un peu plus de cinquante années de cela, Life Magazine publia un article principal mentionné sur la couverture de l’hebdomadaire, décrivant la découverte d’un culte secret de champignons magiques au coeur du Mexique; cet article était rédigé par Gordon Wasson et illustré de photos très colorées de ce photographe de New York qui avait ingéré lui-aussi des champignons Psilocybes.

La publication de cet article constitue le fait avéré. Et la spéculation concerne la question de savoir si cet article, à lui tout seul, déclencha le début de la révolution psychédélique. C’est l’avis de nombreuses personnes. Ce que nous tenons pour certain, c’est qu’une marée centennale de pèlerins, de hippies, de rock stars, de modèles, d’écrivains, incluant Timothy Leary, John Lennon et Bob Dylan, déferla vers Huautla de Jimenez afin de recevoir le sacrement de champignons des mains de Maria Sabina. Il ne fait nul doute qu’un événement-culte explosa à partir de cette découverte et, dans une large mesure, cet événement marquant – même s’il ne fut pas le seul – nourrit la révolution psychédélique des années soixante.

Joanna Harcourt-Smith. Nous sommes en 1956. Les champignons magiques ne sont pas illégaux. L’expérience psychédélique ou enthéogénique n’est pas illégale. L’article de Gordon Wasson vient d’être publié dans Life Magazine. Comment cela se peut-il qu’en l’espace de quelques années, cela devienne les substances les plus dangereuses et les plus illégales du monde?

John Lash. La révolution psychédélique, qui a explosé aux USA dans les années 60, fut inspirée, dans une certaine mesure, par les recherches de Gordon Wasson. Elle fut également inspirée, il faut le souligner, par Aldous Huxley qui développa une approche différente. Aldous Huxley publia son ouvrage “Les Portes de la Perception” en 1954 – à savoir trois ans avant la parution de l’article de Wasson dans Life Magazine – qui fut le témoignage personnel de son illumination  et de son expérience religieuse extatique avec la mescaline. Ensuite, Huxley utilisa du LSD et écrivit à ce sujet également. Pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas cette histoire, il est important de garder à l’esprit qu’il y eut deux voies. Il y eut la voie “Aldous Huxley – Mescaline – LSD” qui est également corrélée à Albert Hofmann qui découvrit le LSD en 1943. Et il y eut la voie “Gordon Wasson – Champignons”. Ces deux voies, qui sont indépendantes, se croisent à un certain moment et c’est en fait Albert Hofmann qui en établit la jonction parce qu’il fut le père du LSD mais aussi parce qu’il devint un proche collaborateur et un ami intime des Wasson avec lesquels il partit en expéditions mycologiques au Mexique (en 1962). Albert Hofmann, d’ailleurs, isola les principes actifs des champignons psilocybine en 1957, à la requête de Roger Heim qui lui envoya des champignons sacrés (Psilocybe mexicana), et il en fit subséquemment la synthèse pour le Laboratoire Sandoz. Ce qui généra beaucoup de profits.

Voici donc l’histoire de notre génération et, en tant que vétéran de cette génération (j’avais 15 ans en 1960), je considère personnellement que c’est probablement l’histoire la plus importante de cette époque. Pour en revenir à la question de savoir pourquoi les psychédéliques devinrent illégaux, disons que c’est une histoire complexe avec beaucoup d’événements importants à raconter. Par exemple, avant que le LSD ne fût interdit, et qu’il devînt une substance populaire de la culture underground, il fut extensivement utilisé lors d’expérimentations légales pour soigner et guérir des personnes souffrant d’alcoolisme, de psychoses ou de schizophrénie. Les qualités médicinales et thérapeutiques du LSD avaient été extensivement validées lors de milliers de tests cliniques. Voilà un aspect de l’histoire.

Un autre aspect de cette histoire, c’est que les Wasson attirèrent l’attention sur un mystère de notre espèce humaine remontant à des milliers d’années dans le passé. Ils mirent en valeur que la religion d’aujourd’hui, quelqu’en soit la nature, est devenue ce qu’elle est non pas parce qu’elle pourvoit une expérience authentique de Dieu mais bien précisément, au contraire, parce qu’elle n’en pourvoit pas. La religion est devenue ce qu’elle est parce qu’elle nous interdit l’expérience extatique de la conscience directe de la divinité, de la conscience directe de l’Intelligence divine de la Terre, et du ravissement et de la connaissance qui procèdent de cette expérience.

Ainsi, inévitablement, le LSD qui est un produit de synthèse fabriqué en laboratoire, fut interdit et, inévitablement, les champignons que la shamane Mazatèque, Maria Sabina, partagea avec Gordon Wasson furent également interdits.

Cela fait 16 ans que je vis en Europe. Et tous ceux qui visitent l’Europe et qui sont intéressés non pas par des drogues – car je ne parle jamais de drogues – mais par des plantes psychoactives, savent qu’il suffit d’aller en Hollande pour acquérir du haschich, de la Marie-Jeanne et des champignons magiques. Jusque très récemment, on pouvait y acheter des champignons secs, dans ce que l’on appelle des “smart shops”. Les champignons secs ont été déclarés illégaux il y a deux ans de cela et maintenant il en est de même pour les champignons frais (interdits en décembre 2008).

Nous sommes confrontés à une campagne incessante visant à interdire à la population la connaissance même de la nature de ces substances et à prohiber l’accès à cette expérience religieuse primordiale qui fut mise en exergue 50 ans auparavant par les Wasson.

Toute cette histoire n’est pas vraiment de l’histoire ancienne. C’est sans doute l’histoire décisive de notre époque. Avec Joanna, nous avons décidé d’intituler ce cycle de causeries “Extase et Révolution”  parce qu’en tant que vétérans de cette génération des années 60, nous avons développé une vision globale de ce qui est advenu, depuis cette époque, et de ce que pourrait devenir, dans le futur, l’expérience enthéogénique. Permettez-moi de préciser ce que je veux dire.  Ce que j’appelle l’expérience enthéogénique, c’est la transe visionnaire et l’état extatique induits par les plantes psychoactives.

L’utilisation des plantes enthéogéniques est, de nos jours, largement prohibée. Nous n’allons pas plonger dans des subtilités juridiques mais, par exemple, l’usage des champignons psilocybes est interdit dans la majorité des états aux USA. Et comme je l’ai dit, après avoir été permis en Europe, ils ont récemment été décrétés illégaux. Ce que je veux mettre en exergue, c’est que nous sommes les témoins d’un moment de l’histoire qui est très grave. Beaucoup d’entre nous se sont réveillés depuis septembre 2001, et ont pris conscience que le monde est géré par le biais de la tromperie et de la dissimulation, que toutes les strates dirigeantes de la société sont sous la coupe de déments obsédés de contrôle. Beaucoup d’entre nous se posent la question de savoir s’il est encore quelque chose que nous puissions faire. Existe-t-il un moyen de changer ce système, de vaincre ces Autorités et de révolutionner notre société? Ce qui est d’ailleurs la même question que nous nous posions dans les années 60. Ce que nous souhaitons mettre en valeur, donc, dans ce cycle de causeries, c’est qu’il existe sans doute une relation intrinsèque entre, d’une part, notre capacité de révolutionner la société, pour un monde meilleur, et de vaincre les forces de contrôle et de manipulation et, d’autre part, notre accès à cette expérience religieuse primordiale.  C’est pour cela que nous disons : Extase ET Révolution. Tout en précisant que nous ne sommes sûrs de rien du tout et c’est pour cela que nous lançons ce cycle, c’est pour en discuter et échanger au sujet des possibles.

Joanna Harcourt-Smith. Quelle est la connexion entre le fait que la plupart d’entre nous soient coupés des puissances nourricières de la Terre et l’illégalité de l’ingestion de plantes produites par la Terre?

John Lash.  Cette question est extrêmement fascinante. Avant d’y répondre, il me faut établir une distinction formelle – que je conçois ne pas convenir à tout un chacun – entre, d’une part, les substances psychoactives que l’on trouve dans la Nature, telles que le champignon Psilocybe cubensis, et, d’autre part, la cocaïne, l’héroïne, la méthamphétamine et autres drogues.

Je considère ainsi que “la guerre aux drogues” est une sorte de vaste écran de fumée qui occulte une problématique infiniment plus cruciale. Je suis totalement opposé à la cocaïne et aux drogues dures, à toutes les drogues mortifères et addictives qui constituent un marché considérable, sur cette planète, et qui détruisent des vies. Je ne fais pas l’apologie des drogues. Je suis d’accord avec ce que Terence McKenna affirma, à savoir que le message psychédélique est un message anti-drogues. Que voulait-il dire? Je pense qu’il voulait dire que le message psychédélique, ou le message enthéogénique, concerne les bénéfices que nous tirons des plantes sacrées, des plantes psychoactives que la Nature offre à notre disposition. C’est le thème que je veux aborder. Mon propos n’est pas d’évoquer les divers fronts de la guerre aux drogues. Ce thème n’a rien à voir avec la guerre aux drogues mais le problème est que tout est mélangé. Les champignons secs psilocybe, en Europe par exemple, sont maintenant interdits et dans la même classe que la cocaïne et l’héroïne, à savoir la classe A.

Cela veut dire que les Autorités, et tous ceux qui mènent cette guerre aux drogues, sont en train d’utiliser cette stratégie comme prétexte pour interdire des substances qui n’ont rien à voir avec les drogues. Les champignons psychoactifs, l’Amanita muscaria, et les plantes psychoactives, les plantes sacrées de cette planète n’ont rien à voir avec les drogues. Ils croissent et font partie de la biosphère, ils sont offerts à notre espèce humaine par la Nature. Ils ont été utilisés par les cultures Indigènes depuis des milliers d’années, et tout autant par les animaux.

Je souhaite attirer votre attention sur le fait que non seulement on nous interdit l’usage de ces substances mais on nous interdit la connaissance même de leur existence et on nous interdit même le bon sens de les distinguer formellement des drogues dures telles que la cocaïne, l’héroïne, le valium, le prozac…

C’est une situation véritablement démente. Je pense que si Gordon Wasson était parmi nous aujourd’hui, il serait totalement d’accord. Il ne fut pas un briseur de tabous, il ne fut pas un provocateur. Il était différent de moi-même qui tente de faire s’effondrer la religion, d’évacuer le christianisme. Wasson n’était pas un hérétique alors que j’en suis un. Mais je suis sûr qu’il conviendrait, aujourd’hui, que nous sommes confrontés à une situation démente. Les dons fondamentaux, que la Nature nous offre pour notre illumination, sont confisqués par les Autorités et par tous ceux qui contrôlent notre société.

La logique derrière tout cela nous ramène, de nouveau, au double sujet de cette causerie. Si l’on nous interdit ces vecteurs d’illumination, n’est-ce pas parce que ce sont ces vecteurs mêmes d’illumination dont nous avons besoin pour révolutionner notre société? Je ne sais pas, c’est juste une question et je n’ai pas la réponse mais nous allons tenter de l’aborder sous divers angles au fil de ces causeries.

Joanna Harcourt-Smith. Nous allons aborder des questions extrêmement cruciales: ce qui se cache derrière le jeu des adversaires, la nature de l’extase – un des états d’être les plus merveilleux que l’on puisse vivre – et les applications pratiques procédant de l’extase vécue et procédant de la prise de conscience de l’existence de l’expérience religieuse primordiale.

John Lash. Je me rappelle fort bien de l’époque où je vivais à New-York, dans les années 1965/1967, ce à quoi ressemblait la scène du LSD, du moins l’expérience que j’en avais. En particulier un épisode durant lequel on me signala la disponibilité de LSD Sandoz, considéré à l’époque comme une substance très pure, à 5 dollars la dose. Diverses connections m’informèrent d’aller à un certain appartement, vers Tompkins Square. Je m’y rendis alors, un environnement typiquement hippie avec les Rolling Stones ou les Grateful Dead ou d’autres groupes, comme vous pouvez vous l’imaginer. Je rencontrai ce jeune homme, que je ne connaissais pas du tout, qui me vendit ces doses de Sandoz à 5 dollars pièce. Il y avait toujours un élément de confiance dans ces transactions. Mais ce que je veux convier comme message aujourd’hui, 40 ans plus tard, c’est la manière dont la transaction eut lieu. Ce n’était pas une transaction commerciale. Loin s’en faut. Il me vendit une dose, il est vrai, mais ce n’était pas la transaction.

La transaction était la suivante: il me posa la dose dans la main et il me regarda dans les yeux en disant: «puisses-tu contempler la claire lumière». Et je le regardai dans les yeux en disant: «puissions-nous voir la révolution». C’était alors la manière de prendre du LSD. Ce que cette anecdote illustre, c’est que pour nous, et à cette époque, l’illumination qui procédait de cette substance, et le changement révolutionnaire auquel nous aspirions en notre monde, allaient de pair: ils étaient inséparables. Nous croyions réellement qu’en ingérant cette substance, et en transformant notre propre mental, nous pouvions changer le mental du monde, nous pouvions créer un monde meilleur, empreint de compassion et d’harmonie, un espace ludique. Nous pensions vraiment que l’illumination par le LSD était un acte politiquement révolutionnaire.

Pour finir, je veux préciser que je suis une personne très timide et d’autant plus timide lorsque l’on aborde les sujets que nous venons d’évoquer. C’est peut-être, en fait, plus que de la timidité, c’est une certaine réserve. C’est un sujet sacré sur lequel nous échangeons énormément avec Joanna, mais nous sommes très prudents lorsqu’il s’agit d’en débattre en public. Mais je pense que le moment est venu d’en parler très clairement et sincèrement. Je pense qu’il est passionnant d’en débattre aujourd’hui parce que j’estime que la conviction, qui a imprégné notre génération dans les années 60, n’est pas morte. Je suis persuadé que cette conviction est encore vivante et qu’il ne peut y avoir de meilleur moment pour la remettre en oeuvre et la régénérer. Et ce serait un immense plaisir de la voir dynamiser ce moment du temps présent.