Introduction. Plaidoyer pour l’Émerveillement

«Lorsque les êtres humains sont dépourvus d’un sens adéquat de la révérence, quelque terrible destin leur adviendra de l’univers entier» (Tao Te Ching, 72)

La destinée est à l’oeuvre selon des voies magnifiquement excentriques. Il pourrait être dit que l’ouvrage, que vous tenez entre vos mains, a été un jour rédigé parce que, dans son enfance, l’auteur avait des dents de lapin.

Dès mon tout jeune âge, j’étais un lecteur vorace mais je grandis à Friendship, un village sur la côte du Maine – abritant une population de 900 âmes dont le tiers appartenait au Clan Lash – et je n’avais pas accès à une très grande diversité de livres. Grâce à mon problème de dents, je devais manquer l’école afin d’aller à Bangor, la seule ville de la région possédant un orthodontiste. C’était une véritable excursion pour toute la famille qui ne quittait pas souvent le village. A l’exception de New-York, que j’avais visité quelques fois, Bangor resta la plus grande cité que je connus durant mon adolescence.

Le voyage durait une heure et demie sur la Route 1, dans chaque sens, et les soins, chez l’orthodontiste, ne duraient pas même une demi-heure. Bien que nous fussions trop pauvres pour dépenser de l’argent à Bangor (mon père, un natif du Maine, était un pêcheur de homards), nous passions généralement quelques heures à flâner en ville, juste pour profiter de l’occasion. Il nous arrivait même de prendre notre lunch dans un café, ce qui constituait un événement remarquable. Je prenais bien soin de garder l’argent que je gagnais, en tondant les pelouses et en calfeutrant les bateaux, pour les voyages à Bangor. Alors que ma famille faisait du lèche-vitrines, je me baladais tout seul dans la ville. Mes vagabondages m’amenèrent à faire deux découvertes capitales. La première était Viner’s music shop où je découvris les percussions et le Jazz (Enoch Light et Light Brigad) sans parler de la vendeuse blonde et vive avec laquelle je flirtais éperdument. Mon autre découverte était la librairie de Bett.

Bangor est une ville universitaire car c’est la plus grande cité à proximité du campus de l’Université du Maine à Orono, sur la rivière Stillwater. Au fond de la librairie de Bett, il y avait une alcôve où s’entassaient les ouvrages destinés aux étudiants de l’université. Et c’était pour moi un espace sacré. Je n’avais jamais vu de tels noms d’auteurs, et de titres, mais il semblait que je fusse infailliblement attiré par les ouvrages qui m’éveillaient l’esprit. C’est dans cette librairie que je découvris “Ulysse” et “Voyage au bout de la nuit” de Louis-Ferdinand Céline, deux romans qui eurent une profonde influence sur ma vision de la littérature et de la vie, respectivement. Et j’y découvris d’autres ouvrages qui déterminèrent la direction de ma vie: une anthologie existentialiste appelée “The Search for Being” avec des extrais de Sartre et de Schelling, les pièces de théâtre de Samuel Beckett, la poésie de W. B. Yeats et de Salvatore Quasimodo.  Un jour, vers la fin de mon épreuve orthodontiste de trois années, je tombai sur “Ainsi parlait Zarathoustra”, une version traduite par Hollingdale. Je connaissais quelque peu Nietzsche mais je n’avais jamais rien lu de cet auteur. Dès que je commençai à feuilleter le livre, je fus électrifié. Lorsque je rejoignis mes parents et ma soeur pour le repas de midi, je continuai, de manière peu polie, à lire durant tout le repas. Et sur le siège arrière de la voiture, durant le retour vers la maison, je restai rivé à l’ouvrage. Mon excitation était à ce point intense que je dus lire des passages à voix haute. Je commençai par un extrait du “Gai savoir” cité dans l’introduction qui contenait la célèbre affirmation «Dieu est mort» et je passai ensuite directement au prologue de Zarathoustra:

«Je vous enseigne le Surhumain. L’homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu’avez-vous fait pour le surmonter? Le Surhumain est le sens de la Terre. Que votre volonté dise: que le Surhumain soit le sens de la Terre. Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la Terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d’espoirs supraterrestres! Ce sont des empoisonneurs, qu’ils le sachent ou non.»

Sur le siège avant, mes parents gardaient un silence pesant. C’étaient des gens timides sans passions intellectuelles et aucunes notions de philosophie. Mon beau-père avait grand peine à faire vivre la famille – ce qui n’est pas surprenant vu que ses revenus dépendaient de crustacés fugaces dont les moeurs d’accouplement n’avaient jamais (à cette époque) étaient observées par notre espèce. Mes parents exprimaient souvent leurs doutes et leurs peurs quant aux difficultés de la survie, ce qui m’angoissait et m’effrayait. Leur vie spirituelle se résumait à une allégeance tiède au culte fondamentaliste des Chrétiens Adventistes qui dominaient le village. J’étais très étonné de trouver chez Nietzsche ce que je voulais précisément leur dire au sujet d’eux-mêmes et au sujet des croyances qu’ils soutenaient et que j’étais supposé accepter comme mes propres croyances. Durant tout le trajet de retour, je continuai de lire, captivé par l’exaltation frénétique que Nietzsche dut ressentir lorsqu’il écrivit ces lignes. Dans “Lire et Ecrire”, je tombai sur mon credo personnel:

«Vous regardez en haut quand vous aspirez à l’élévation. Et moi je regarde en bas puisque je suis élevé. Qui de vous peut en même temps rire et être élevé?

Celui qui plane sur les plus hautes montagnes se rit de toutes les tragédies de la scène et de la vie. Courageux, insoucieux, moqueur, violent – ainsi nous veut la sagesse: elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier.»

Ces paroles se gravèrent en mon esprit dès le premier moment où je les lis. Durant les mois qui suivirent, alors que j’allais atteindre mes dix-sept ans, je plongeai intensément dans la “transvaluation de toutes les valeurs” de Nietzsche qui était focalisée sur sa critique radicale du Christianisme. Deux points me frappèrent de par leur véracité: la religion Chrétienne définit la moralité par un système de croyances qui est fondé sur la relation maître-esclave et qui est enraciné dans le mépris envers la beauté et la puissance pures de la force de vie. Ces deux vérités me libérèrent car Nietzsche affirmait quelque chose que je ressentais déjà même si je n’avais pas la capacité de l’articuler. Mais en même temps, c’était un fardeau à porter. En me plongeant encore plus dans la lecture de son oeuvre, je pris conscience qu’il n’était pas allé assez loin, ou assez profondément, dans son analyse de cette “foi crapuleuse”. Je pris donc un engagement solennel. Je jurai de compléter ce que Nietzsche avait commencé. Je fis le voeu d’aller jusqu’au bout dans le décryptage et la critique du Christianisme.

Cet ouvrage est l’accomplissement de ce voeu qui fut pris il y a une quarantaine d’années par un adolescent dont les dents de lapin le menèrent vers sa destinée.

 

La Trahison de l’Humanité

Durant toute ma vie, j’ai été confronté à un paradoxe permanent: celui de ressentir de la compassion pour l’humanité tout en éprouvant, en même temps, une certaine répulsion vis à vis d’elle. J’en vins, éventuellement, à comprendre que la répulsion que j’éprouvais n’était pas envers l’existence humaine en tant que telle et qu’elle n’était pas non plus une projection sur autrui d’une auto-répulsion. Il s’agissait, plutôt, d’une réaction spontanée et viscérale vis à vis des comportements et des attitudes humaines. (Les attitudes qui informent un comportement sont des valeurs et ce sont ces valeurs que Nietzsche tentait de détruire et de recréer). Déjà enfant, il me semblait que certaines formes de comportement humain sont incompatibles avec l’humanisme authentique. Cette vision pourrait sembler ne pas être très radicale dans la mesure où de nombreux lecteurs conviendraient que certains actes humains sont répugnants et indignes de l’humanité. Mais, tout au début de ma vie, j’étais confronté à un terrible dilemme car j’étais répugné par des actes et des attitudes qui étaient normalement considérés comme admirables – en particulier, la rectitude morale et la vertu religieuse. Ce que le monde entier considérait être un exemple de ce que la nature humaine possède de meilleur, je le trouvais complètement déplorable.

Ce ressenti conflictuel m’amena éventuellement à prendre conscience d’un phénomène qui est extrêmement difficile à définir, à savoir le danger menaçant l’humanité de se trahir elle-même au travers de ce qu’elle a érigé comme ses idéaux les plus nobles. Je me demandais comment une proposition aussi étrange pouvait être véridique, comment l’auto-trahison de toute une espèce pouvait être réellement mise en oeuvre. Avec le temps, je réalisai que je ne pouvais suspecter une telle trahison que parce que j’adhérais à un standard inné d’humanité au travers duquel je jugeais le comportement humain, y compris le mien. Mais quelle était donc la nature de ce standard? Comment l’avais-je acquis? Pourquoi d’autres gens ne l’avaient-ils pas de même? Comment pouvais-je appliquer mon sens des valeurs, le code de l’humanisme misanthropique que j’avais découvert chez Nietzsche, d’une manière empreinte de compassion?  Et même si j’arrivais à définir mon “standard inné d’humanité”, et à l’incarner, que faire ensuite? Comment cela allait-il me disposer face au reste du monde? Et, ce qui est le plus important, cela me permettrait-il de percevoir la manière dont l’auto-trahison de l’humanité se manifeste? Et même comment elle pourrait être prévenue?

Telles sont les questions qui m’ont troublé tout au long de ma vie. Cet ouvrage représente, dans une grande mesure, ma tentative de résoudre ces questionnements.  Cela s’est avéré être un défi certain et je présume que l’exposé de l’auto-trahison de l’humanité, en ces pages, va poser un défi similaire à une partie des lecteurs. Je ne prétends pas avoir découvert la solution ultime aux problèmes qui affligent l’espèce humaine. J’estime, cependant, avoir tranché au vif du sujet en termes spirituels, en pénétrant dans le tréfonds caché de la trahison, cet endroit où la dignité humaine est pourrie. Après avoir partagé ma mission avec de nombreuses personnes au fil des années, je suis convaincu que le nombre va s’amplifiant de ceux qui perçoivent qu’il existe quelque chose de fondamentalement erroné avec les valeurs religieuses conventionnelles. Tous les jours, il me semble de plus en plus évident que certaines personnes, au moins, se préparent à se confronter avec cette question terrifiante: pourquoi trahissons-nous notre humanité au nom de nos principes spirituels?

Cet ouvrage est un signal d’alarme mais aussi un appel à l’inspiration. Les pages suivantes contiennent un cocktail intense d’histoire, de science, de théologie, d’anthropologie, de mythes et de témoignages personnels d’expérience mystique. Mais au-delà de tous les points qu’il évoque, cet ouvrage est un plaidoyer pour l’émerveillement. Cela pose un dilemme, cependant, parce que le sujet de l’émerveillement ne peut pas être validé par des méthodes d’érudition conventionnelle; c’est, néanmoins, cette approche que j’ai privilégiée au fil de mon argumentation. Les lecteurs profiteront au mieux de cet ouvrage s’ils gardent à l’esprit le fait que je décline mon argumentation en termes d’érudition académique bien que mon inspiration fondamentale, en écrivant cet ouvrage, ne repose en aucune façon sur la méthode académique ou sur les processus de validation conventionnelle des érudits.

Afin d’établir ce plaidoyer pour l’émerveillement, je me tourne de nouveau vers cette connexion extatique avec la Nature qui était célébrée dans les religions Païennes du monde classique. Je repars vers les Mystères. Il se peut que ma description du Paganisme ne corresponde pas à ce que l’on est accoutumé d’accepter en tant qu’histoire. Mais je propose que la valeur suprême de l’étude honnête de l’histoire – à distinguer de l’acceptation aveugle de fables historiques – c’est de nous montrer comment nous nous sommes détournés du cours adéquat de notre évolution en tant qu’espèce. Le propos des Mystères était de nous permettre de garder le cap. Je ne suis pas la seule personne sur cette planète, aujourd’hui, qui soit convaincue que nous, en tant qu’espèce, avons été aliénés d’une connexion originelle – notre relation avec Gaïa, la planète vivante. De nombreuses voix contemporaines se sont élevées pour convier cet avertissement. Cependant, dans cet ouvrage, j’amène quelque chose de plus. J’affirme que notre connexion à la planète vivante n’est pas seulement une affaire de survie mais qu’elle est essentielle à notre mode de connaissance de nous-mêmes, à la définition de qui nous sommes en tant qu’espèce. La connexion espèce-soi, ainsi que je l’appelle, confère le sens de notre singularité, de notre potentiel unique (mais non pas supérieur) dans le plan de vie de Gaïa. Je vais montrer comment des visionnaires accomplis, connus sous le nom de Gnostiques, pratiquaient et enseignaient cette connexion. La destruction de leur tradition sacrée nous a propulsés sur une voie assurée d’auto-annihilation.

La vision historique de l’auto-trahison de l’humanité, présentée dans cet ouvrage, pourrait être la version unique de notre histoire qui puisse nous sauver du cauchemar de l’Histoire. Telle est mon aspiration la plus sincère.

 

En Forme de Sonate

Cet ouvrage est bâti sous la forme d’une sonate en quatre mouvements. Plutôt que d’être un exposé académique et direct (bien qu’il le soit également en partie), il se présente au travers d’un jeu symphonique de thèmes et de leitmotivs. Le thème le plus récurrent est celui de la déesse Sophia, dont le nom est Sagesse et dont le corps sensoriel est la Terre. Mon premier objectif est de recouvrer et de régénérer la vision Sophianique des Mystères célébrée dans l’antique Europe et au Proche-Orient. Les gardiens de cette vision étaient appelés les Gnostikoi, “ceux qui connaissent comme les dieux connaissent”. Corréler les enseignements des Mystères avec la théorie Gaïa et l’écologie profonde – le second objectif de cet ouvrage – ne peut pas être réalisé sans étudier attentivement ce qui a détruit la vision Sophianique de la Terre vivante et comment cela a pu se passer ainsi. Le génocide de la spiritualité native, dans le monde classique, a sévi pendant des siècles mais ce génocide a été largement occulté par une opération de dissimulation qui perdure à ce jour. Le troisième objectif de cet ouvrage est de dévoiler l’opération de couverture et de révéler, à la fois, la cause et l’amplitude de la destruction ainsi fomentée.

La première partie, “Conquête et Conversion”, se focalise sur le troisième objectif: montrer les causes et l’amplitude de la destruction du monde classique. Elle décrit la spiritualité pré-Chrétienne de l’Europe, un monde unifié par la culture Celtique et guidé par les initiés des antiques sanctuaires de l’Egypte et du Levant. Pour ramener les Gnostiques à la vie, en chair et en os, je présente l’exemple de l’initiée Païenne Hypatia qui enseignait à la célèbre Bibliothèque d’Alexandrie. Son meurtre, par une foule déchaînée de Chrétiens, en l’an 415 marque l’aube de l’Age des Ténèbres. La conquête de l’Europe impliqua un programme génocidaire de grande amplitude sous l’égide d’une alliance entre la puissance militaire de l’Empire Romain et le fanatisme religieux du Christianisme. Les chapitres 4, 5 et 6 décrivent comment l’idéologie génophobique d’une secte groupusculaire, en Palestine, parvint à contaminer l’entièreté de l’Empire. C’est chez les Zaddikim de la Mer Morte que l’on retrouve les origines réelles du Christianisme. Lorsque les obsessions messianiques de cette secte furent adoptées par Paul, une recrue forcée qui en pirata les doctrines secrètes, un nouveau système de croyance fit son irruption dans le monde. Le rédemptionnisme promit la libération pour l’âme immortelle en contraste avec la religion Païenne qui offrait de se libérer de l’emprise de l’ego au travers de l’immersion extatique dans la force de vie, Eros. Afin que le rédemptionnisme prévale, il fallait que soient brutalement éradiquées les traditions de la religion Païenne et l’attitude Païenne de tolérance envers les religions. Je suis conscient que cela fait beaucoup d’histoire en l’espace de trois chapitres. Mais la compression intense de mon argumentation y est corroborée par les recherches portant sur les Manuscrits de la Mer Morte, des documents qui dévoilent l’histoire inconnue de l’origine du Christianisme.

La seconde partie, “Une Histoire pour Guider l’Espèce”, met en exergue mon premier objectif: le recouvrement de la vision Sophianique des Mystères Païens.  S’ouvrant par une analyse des ouvrages Gnostiques rares découverts en Egypte en décembre 1945, elle plonge profondément dans la tradition shamanique des pratiques visionnaires dédiées à Sophia, la déesse de sagesse. Je démontre que les Gnostiques, qui s’appelaient eux-mêmes des Telestai, “ceux qui sont tendus vers un objectif”, préservèrent et transmirent cette tradition dont l’origine remonte à l’époque Néolithique. J’y présente la recherche académique en parallèle avec mes propres expériences shamaniques et mystiques. Il se peut que certains lecteurs n’apprécient pas cette juxtaposition. Il est peut-être bénéfique de souligner que je suis le seul érudit (à ma connaissance), à écrire sur les expériences mystiques décrites dans les Codex de Nag Hammadi, qui admette avoir vécu de telles expériences lui-même. Dans de quelconques autres champs d’investigations, n’est-ce pas le moins que l’on puisse demander d’un chercheur – à savoir, une expérience vécue personnellement du sujet de l’étude? Les érudits conventionnels risqueraient leur réputation, si ce n’est leur chaire titulaire, par une telle admission. Quant à moi, ces risques ne me concernent guère.

La seconde partie met également en valeur mon second objectif: corréler les Mystères et la cosmologie Gnostique avec la théorie Gaïa. Ici, de nouveau, il se peut que certains lecteurs soient troublés par la manière dont je juxtapose ces notions ou dont j’implique leur équivalence, plus particulièrement dans l’identification de Gaïa avec Sophia. Par exemple, j’affirme que les initiés, qui dirigèrent les Mystères, enseignèrent la co-évolution avec Gaïa, qu’ils étaient des pratiquants de l’écologie profonde avec une orientation spirituelle intense, qu’ils possédaient une vision unique de la manière dont le potentiel humain est en phase avec le programme trans-humain de Gaïa tout autant que de la manière dont ce potentiel peut dévier de ce programme. Par de telles corrélations, je propose un rapprochement soigneusement mesuré entre un ancien héritage et nos futures options pour la planète. En bref, je maintiens que les enseignements Gnostiques, réprimés par le Christianisme, représentent l’antique racine pivot de l’écologie profonde qui affirme l’essence sacrée de la Terre au-delà et en-dehors de toute utilisation pour des finalités humaines. A ce jour, l’écologie profonde est dépourvue d’une dimension spirituelle mais elle pourrait en acquérir une en incorporant la vision Sophianique. L’histoire sacrée de la “déesse déchue” incarnée en la Terre, narrée de nouveau dans des épisodes au travers des parties 2 et 3 de cet ouvrage, est un mythe écologique résonnant profondément avec notre intuition croissante de la nature de Gaïa, la planète vivante. Je n’ai pas inventé ce mythe. Je l’ai simplement reconstruit en une narration cohérente afin que nous ayons, de nos jours, la possibilité de participer empathiquement à un mythe sacré dont le sujet est la planète en laquelle nous demeurons.

Cette seconde partie se développe, ainsi, symphoniquement en deux thèmes qui s’équilibrent: la reconnaissance de la divine Sophia et la mise en oeuvre de son histoire sacrée pour nous guider vers un futur harmonieux, durable et respectueux de la planète.

La troisième partie, “La Leçon la plus Dure de l’Histoire”, est une reprise de l’objectif du premier mouvement, la destruction des Mystères, tout en le renforçant avec le quatrième objectif, la complétude de la critique de Nietzsche. J’y explique la haine de la Nature, fondement du monothéisme, et la pathologie de la victime divine qui, selon la foi rédemptionniste, pourvoit également le modèle idéal de la nature humaine. Pour ce faire, je reprends et j’approfondis mon analyse de la pathologie au coeur du syndrome victime-perpétrateur qui fut introduite dans la première partie. Je montre comment le complexe du rédempteur, personnifié en Jésus/Christ, est une couverture religieuse de la perpétration de la violence. A ce jour, la collusion victime-perpétrateur a été détectée dans les familles dysfonctionnelles et dans les relations de dépendance, mais pas encore dans les archives historiques ou dans les propositions théologiques mirobolantes tel que le rédemptionnisme. Mais je suis convaincu que mon analyse va révéler ce qui, jusqu’à maintenant, a été si difficile à comprendre: comment l’allégeance aveugle à ce qui est supposé être le modèle le plus élevé de l’humanité nous détourne, en fait, de notre humanité. Finalement, ma critique post-Nietzschéenne, démontre que la croyance en la valeur rédemptrice de la souffrance n’est tout simplement qu’une glorification de la collusion victime-perpétrateur.

La troisième partie conclut avec des réflexions quant à la manière d’aller au-delà de la religion et de cultiver des valeurs authentiques et porteuses de vie qui soient fondées sur la nature sacrée de la Terre et sur la reconnaissance de la responsabilité singulière de l’humanité dans cette évolution.

La quatrième partie, “Recouvrement de la Vision Sophianique”, reprend et associe mes premier et second objectifs, le recouvrement de la vision Sophianique et sa corrélation avec la théorie Gaïa, et elle fusionne la critique Gnostique du Judéo-Christianisme avec “la transvaluation de toutes les valeurs”, l’oeuvre non-achevée de Nietzsche. Dans le chapitre d’ouverture (21), “le Dévoilement du Mal”, j’aborde la problématique épineuse de l’intrusion extraterrestre dans l’espèce humaine. Ce thème fondamental du Gnosticisme est totalement ignoré des érudits qui paniquent à la mention d’une espèce monstrueuse, les Archontes, dits avoir été produits par inadvertance lorsque Sophia plongea du coeur galactique. Je maintiens que la théorie Gnostique de l’erreur, reflétée dans le mythe du faux dieu créateur, est sans doute l’une des notions les plus libératrices jamais élaborées par le mental humain. En discutant du “coeur du sujet”, la prédation extraterrestre, je cite des auteurs de science-fiction et une panoplie de recherches concernant les OVNI et les ET (Extraterrestres). En traitant l’équation Dieu-soi, embrassée par le Nouvel-Age, et la notion problématique de “l’identification”, couramment débattue dans l’écologie profonde, je tente de montrer que la mort de l’ego est la condition essentielle pour développer une intimité avec l’entéléchie planétaire, Sophia.

La quatrième partie inclut d’autres révélations procédant de ma pratique mystique et enthéogénique. Je ne demande à personne d’accepter ces notions sans discrimination ou de me considérer comme une figure de guru (que la Déesse me protège!). L’expérience mystique vécue constitue un témoignage à part entière et, pour ce qui concerne les aspects les plus intimes de la spiritualité humaine, il se peut que cela soit le seul type de témoignage qui compte. Dans mon exposé du Mésotes, le “Jésus éternel”, je présente des références historiques, ethnographiques et mythologiques afin de complémenter ma focalisation purement subjective eu égard à cette mystérieuse entité. Il pourrait sembler que je m’égare allègrement au sujet du Mésotes mais je ne serais pas surpris si un bon nombre de lecteurs, qui ont vécu cette même rencontre, découvraient, dans mon interprétation, une toute nouvelle manière de la percevoir et de l’intégrer.

L’ouvrage se conclut par une exhortation à l’écologie sacrée, le sens Païen de la vie. Nous sommes tous les héritiers du don Sophianique de l’humanité, quelles que soient les croyances, les cultures ou les races. Et il est triste que nous nous privions, nous-mêmes, de ce précieux héritage lorsque nous faisons passer les races, les cultures et les croyances avant notre humanité. Ultimement, le message des Mystères concerne la nécessité que nous revendiquions l’Anthropos (notre identité en tant qu’espèce) afin que nous puissions intégrer notre responsabilité spécifique à l’espèce dans les desseins de Gaïa-Sophia. Chacun d’entre nous possède une destinée innée qui nous guide, sans faillir, vers cette responsabilité. A condition que nous soyons assez éclairés pour percevoir ce qui nous détourne de nos destinées en Gaïa et que nous ayons la force de résister à cette déviation.

 

Fidèles à la Terre

En retravaillant et en développant le réquisitoire de Nietzsche à l’encontre du Judéo-Christianisme, je me suis amplement inspiré de la critique Gnostique du rédemptionnisme. Il existe de nombreux aspects difficiles et épineux dans l’argumentation à l’encontre de nos idéaux religieux les plus élevés et je ne prétends pas avoir accompli cette tâche à la perfection. J’ai eu, plus particulièrement, beaucoup de difficultés avec le concept du Surhomme. Et pas seulement durant les quatorze mois nécessaires à la rédaction de cet ouvrage mais durant ma vie entière! Je ne me suis jamais considéré comme un Surhomme Nietzschéen – en fait, j’estime que “ultrahumain” est une traduction plus adéquate de Übermensch. Mais je me suis toujours demandé s’il n’existerait pas un composant surhumain ou divin au sein de la nature humaine. Et vous? Je n’ai réussi à élucider cette problématique qu’au travers de la compréhension de l’enseignement Gnostique concernant le noos, l’intelligence divine. Et c’est mon cheminement vers cette compréhension que les pages suivantes vont révéler.

Le plaidoyer pour l’émerveillement est également un plaidoyer pour l’humilité. «Restez fidèles à la Terre» ainsi que Zarathoustra l’implorait. Se tenir dans la conscience nue en présence de la Terre, en connaissance silencieuse – c’est sublime. C’est l’intimité avec la planète qui nous conserve sauvages, non domestiqués, insoumis au conditionnement social. Dans le chapitre 7, “Lire et Ecrire”, de son ouvrage “Ainsi parlait Zarathoustra”, Nietzsche écrit: «Courageux, insoucieux, moqueur, violent – ainsi nous veut la sagesse: elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier». Sophia (Sagesse) aime ceux qui préservent et protègent ses voies, hommes et femmes, guerriers et guerrières sur le front de la Beauté. Il pourrait être objecté que mon mépris très Nietzschéen, envers certaines idées religieuses, compromet mon jugement. Mais je ne suis pas le premier à affirmer que la religion (c’est à dire la doctrine, le rite, l’institution) est l’ennemie de l’expérience religieuse authentique. C. G. Jung, Barbara Walker, H. L. Mencken, Aldous Huxley, et bien d’autres, ont établi cette observation mais personne ne l’a développée et n’a étayé l’argumentation comme je le fais dans cet ouvrage.

Il pourrait être également objecté que toute expression de haine est inacceptable dans un ouvrage dont le propos est de présenter des valeurs spirituelles.  Je répondrai à ceci qu’il existe une pléthore de manifestations de haine sur cette planète et que la majorité de ces manifestations de haine semble procéder de gens qui sont dévotement religieux. Si l’humanité est emplie de haine, mon apport personnel pourrait agir comme une dose homéopathique pour se prémunir à l’encontre de l’infection généralisée. Je ne rejette pas catégoriquement la haine et je ne lui dénie pas une certaine valeur humaine. Je haïs un grand nombre de choses: le viol de la Terre, l’abus d’enfants, l’apartheid sexuel, l’exploitation de la jeunesse, les mensonges et les hypocrisies, la mauvaise littérature et la transe de consommation. C’est ma liste brève. Mais plus que tout, je haïs l’esclavage et la manipulation de l’esprit humain par des croyances fausses et perverses déguisées en éthiques et en idéaux religieux. La haine est une composante inévitable de l’horreur humaine sur cette planète mais elle peut également en constituer un élément de guérison. Comme Paracelse le disait, en parlant de la guérison, tout est dans la dose.

La sagesse Indigène offre quelques conseils à ceux qui pratiquent la veille avec des plantes sacrées, conseils qui pourraient s’appliquer à la force de guérison de la haine: «laissez-vous guider par les plantes instructrices». Ce qui signifie de ne pas se laisser entraîner compulsivement par la puissance visionnaire des plantes sacrées mais de rester en retrait, de se laisser accompagner plutôt qu’entraîner, de se laisser guider par la puissance d’altérité que l’on accueille en soi-même. Et il en est de même pour la haine: c’est une médecine puissante et précieuse.

Sans vision, le peuple meure. Sans émerveillement, nous manquons de l’humilité pour vivre et de la force pour protéger ce que nous aimons, tout ce qui fait que la vie vaille la beauté d’être vécue. Cet ouvrage, “La Passion de la Terre”, offre une dose de médecine planétaire empreinte d’une puissance visionnaire qui a été réprimée durant presque deux mille années.

Laissons-nous guider par les plantes sacrées.

John Lash. Flandres et Andalousie. Mai 2006.