Métacritique: Les Croyances Fantômes

On dit souvent que la croyance est un stimulant puissant de l’action humaine. De croire que nous puissions faire quelque chose nous en rend plus capables, plus confiants et plus inspirés. C’est dans ce sens que William James appela “la volonté de croire” un puissant facteur de l’évolution humaine. Ce faisant, il ne cautionna pas pour autant la nature de croyances particulières, dont il perçut clairement le caractère illusoire ou fantastique, mais il reconnut la puissance de motivation inhérente à l’acte de croire.

La croyance est assurément une force puissante; néanmoins, la croyance en elle-même ne crée rien dans nos vies. Elle détermine plutôt la manière dont nous percevons et appréhendons tout ce que nous créons ou pouvons créer. La croyance est accessoire à la motivation mais son influence n’est pas totalement une influence de renforcement. En fait, la croyance peut tout aussi bien aveugler la motivation que la consolider. Les croyances placent un filtre sur notre perception du monde et de la manière dont nous agissons dans le monde, un filtre qui peut paralyser notre faculté d’agir plutôt que de la stimuler. Cette effet d’aveuglement ou de paralysie est le plus patent dans le fonctionnement de ce l’on peut appeler la croyance fantôme.

 

Membres Manquants

Le syndrome du membre manquant est bien connu. C’est un membre, une jambe ou bien un bras, qu’une personne a perdu mais qui semble, nonobstant, être encore présent, attaché au corps et parfois la source de douleurs. A la suite d’une blessure de guerre ou d’accident, ceux qui perdent un membre continuent de se mouvoir et d’agir comme si le membre manquant était toujours là. Voulant saisir un crayon avec un main qui n’est plus là, l’amputé est rapidement obligé de modifier son mouvement. L’adaptation à un appendice mécanique, suite à l’amputation d’un membre, se met en place par nécessité mais avec peu d’aisance. Même avec cette adaptation, les réactions émotionnelles et physiques, associées à ce membre manquant, persistent.

A l’image des membres fantômes, les croyances fantômes peuvent être prises à tort pour des appendices vivants qui nous permettent d’agir dans le monde. Elles peuvent être perçues comme d’un fonctionnement vital et comme une source de douleurs illusoires. Une croyance vivante est enracinée dans une expérience subjective spontanée, plutôt que dans des suppositions ou des attentes, et elle stimule des dynamiques porteuses de vie chez l’individu ou chez le groupe qui l’embrasse. La Métahistoire propose que les croyances impulsent les comportements et qu’elles peuvent être donc évaluées à l’aune de ces comportements. Une croyance fantôme ne peut qu’induire un comportement pathologique parce qu’une telle croyance, à l’image d’un membre amputé, a été aliénée de sa source d’expérience vivante et personnelle.

Les croyances fantômes sont loin d’être inertes quant à leur fonctionnement. Il est certain qu’elles peuvent s’avérer pernicieuses et négatrices de vie quant à la manière dont elles impulsent des comportements humains. La définition d’une croyance fantôme implique une expérience originelle dont la croyance a été aliénée. Prenons, par exemple, la croyance selon laquelle Dieu a commandé à l’humanité de dominer la Terre, ainsi qu’il est affirmé dans l’Ancien Testament, ou largement inféré à partir des informations qui s’y trouvent. Cette croyance a impulsé des comportement humains depuis plus de 2000 ans. Comment déterminons-nous maintenant si elle constitue une croyance fantôme?

Une façon de le déterminer est de comparer l’expérience qui a originellement produit cette croyance avec le comportement qu’elle induit maintenant. C’est l’agriculture qui constitua l’expérience originelle confortant la croyance de la suprématie de l’humanité sur la nature. La Genèse 2:15 dit: “Yahvé Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Éden pour le cultiver et le garder.” De par l’application d’expertises agricoles et l’organisation socio-économique qui en résulta, certains groupes humains du Moyen-Orient, dont l’imagination collective produisit la Bible, en vinrent à croire qu’ils étaient supérieurs à la Nature. Cette croyance était fondée, reflétant adéquatement leur expérience, telle qu’ils la vivaient. Au fil de nombreux siècles, cette croyance fut adoptée sur une large échelle. (D’aucuns diraient qu’elle fut imposée plutôt qu’adoptée – cela dépend de qui raconte l’histoire).

Aujourd’hui, nous, qui héritons de cette croyance, nous devons nous demander non pas si elle véridique ou erronée mais si elle nous permet de vivre, si elle stimule un comportement harmonieux et fonctionnel dans nos relations avec le monde naturel.

Dans une perspective généreuse, nous pourrions assumer que toutes les croyances furent originellement fondées sur des expériences valides d’une sorte ou d’une autre. (Il se peut que cette supposition ne soit pas universellement valide mais elle pourvoit une base provisoire d’évaluation). Ceux, dans le Croissant Fertile, qui profitèrent d’une organisation sociale fondée sur une agriculture à large échelle, étaient les prêtres et les classes commerciales qui avaient établi une alliance d’intérêts. Il se peut que ces gens se soient considérés comme les maîtres de la nature, et dans un sens limité, dans cet environnement et à cette époque spécifiques, ils l’étaient vraiment.

Un des facteurs déterminents les plus puissants de l’agriculture est le contrôle social qu’elle permet, associé à une prétention de maîtriser les forces naturelles (principalement par le biais du calendrier). De cette union entre la nature et la culture, naquit une sorte d’hubris, d’orgueil démesuré, de fierté des accomplissements et de la croyance en ce qui peut être accompli. Même si la croyance en la suprématie humaine sur la nature procéda d’un contexte et d’une époque particulières, et même si elle n’était valable qu’eu égard à ces conditions limitées, la prise de pouvoir dérivée de cette croyance surpassa sa base expérientelle.

 

Prise de Pouvoir au travers de la Croyance

En règle générale, cela s’applique à toutes les croyances. De grands avantages tout comme des risques énormes sont intrinsèques à l’acte de croire. La puissance qui émane d’une croyance, quel qu’en soit son contenu, est immense. Cela explique pourquoi les croyances, qui survivent à leur base expérientielle spécifique, peuvent encore être soutenues et promulguées avec force.

Aujourd’hui, la croyance en la suprématie humaine sur la nature agit tel un membre fantôme. Bien que nous ne puissions pas accomplir quoi que ce soit de soutenable, de fertile, avec cette croyance, nous prenons les attitudes qui lui correspondent et les associations physiques et émotionnelles qui lui sont attachées continuer de susciter de la douleur, de l’inconfort, du chagrin et de la désorientation. La situation est empirée de par le fait que nous ne vivons plus une expérience assez intime de la nature pour qu’elle puisse nous signifier si nous la contrôlons ou non. La croyance fantôme quant à notre suprématie agit à l’image du complexe d’illusion d’un schizophrène qui, convaincu de contrôler quelqu’un d’autre, n’est pas contredit par l’expérience parce qu’il n’existe pas de relation réelle avec la personne contrôlée, au travers de laquelle l’illusion pourrait être testée. La pathologie spécifique à la croyance fantôme implique une aliénation comparable de la relation, ou des sources mêmes de la vie.

Le concept de la croyance fantôme permet d’expliquer un paradoxe crucial de la vie contemporaine: comment les croyances religieuses assument de plus en plus de pouvoir dans le monde alors même que la foi est sur son déclin.

Considérons, par exemple, l’intense résurgence du fondamentalisme Chrétien aux USA depuis l’époque de Reagan, qui est maintenant égalée par l’ardeur intensifiée de l’Islam. On pourrait conclure de ces phénomènes que la foi augmente, et se renforce en intensité et en dévôts; cependant, l’analyse Métahistorique suggère que les êtres humains peuvent être désespérément impulsés par les croyances alors même qu’ils ne leur prêtent plus aucun crédit sur des bases expérientielles. L’aspect pernicieux de “la volonté de croire” ne devient pleinement patent que lorsque l’on prend en considération ses effets fantômes. Une croyance vivante ne requiert pas de preuves parce qu’elle est spécifique à une source, enracinée dans la réalité personnelle, et qu’elle se valide et s’affirme en soi. Quant à la croyance fantôme, elle emprunte du pouvoir aux situations authentiques de croyance expérientielle et elle le falsifie.

 

La Foi en Déclin

La croyance qui ne peut être ni prouvée, ni invalidée, parce qu’elle a été totalement amputée de l’expérience directe, tend à assumer un caractère surhumain, une influence qui détourne du potentiel humain et qui peut même pervertir le sens de l’humanité des croyants. Lorsque les effets fantômes sont opérationnels, il devient plus important d’accomplir la croyance soutenue que d’en tester et d’en estimer la valeur pour la survie humaine. Même s’il est avéré que la religion est sur son déclin, que la foi va s’amenuisant et que le nombre de croyants expérientiels est en diminution, la puissance des croyances religieuses, cependant, va devenir plus forte que jamais alors que les effets fantômes conduisent l’humanité au bord de l’auto-annihilation.

Comme nous l’avons souligné ci-dessus, les croyances fonctionnent au travers d’une dynamique duelle de composants perceptuels et volitifs. La croyance peut stimuler ou paralyser la force de la volonté et agir, simultanément, comme un filtre perceptuel sur ce qui peut être accompli par la volonté humaine. La croyance fantôme adopte les deux composants et les mélange insidieusement. Elle invalide la force de volonté de l’individu et déforme la perception de l’individu quant à la manière dont ses actions procèdent d’une volonté mutilée, d’une autonomie lésée. C’est de cette manière que la croyance fantôme génère des réactions comportementales de masse qui s’en remettent au “mécanisme de l’unanimité” ainsi que René Girard le nomme.

De par le fait que la croyance fantôme est dépourvue de base expérientielle individuelle, ceux qui y sont exposés doivent dénier leur propre expérience vivante afin de mettre en pratique ce type de croyance; mais cet acte d’abnégation peut être considéré comme de la transcendance, un dégagement de l’individualité et des responsabilités qu’elle porte, incluant la responsabilité fondamentale de juger et de décider pour soi-même.

Les croyances fantômes sont souvent déguisées en exigences de soumission à une volonté supérieure alors que la croyance authentique permet de découvrir comment la volonté humaine pourrait être réellement et expérimentalement alignée à des desseins divins ou supra-humains.

La croyance authentique procède par étapes et reste ouverte au changement, à l’évolution et à la redéfinition constante d’elle-même. La croyance fantôme est totalement statique, se prêtant ainsi à des formulations doctrinaires et crispées, la lettre morte de la loi en opposition au langage vivant de l’esprit. Afin de comprendre comment la croyance peut impulser le comportement humain même lorsqu’elle est a été amputée de l’expérience directe, il est conseillé de se rappeler de la distinction établie par R. D. Laing dans les Politiques de l’Expérience:

“Nous pouvons voir le comportement d’autres personnes mais nous ne pouvons pas voir leurs expérience. Néanmoins, le comportement de cette autre personne est une expérience pour moi et mon comportement est une expérience de l’autre”.

Cela étant, nous pouvons évaluer le comportement d’autrui, comme nous évaluons le nôtre, afin de percevoir s’ils sont guidés par des croyances fondées sur l’expérience ou si ce sont des actions aveugles contrôlées à distance par des croyances fantômes. Le discernement auto-critique vis à vis des fonctionnements de la croyance peut s’avérer crucial pour la survie physique de l’espèce humaine. Il l’est certainement pour notre survie morale dans une société globale de plus en plus impulsée par des croyances extrémistes.

Avril 2004