Métacritique: Une Rencontre Rapprochée avec les Croyances-Réflexes

Qu’est ce qu’une croyance-réflexe? La meilleure façon de la définir est d’en donner un exemple:

Si je crois en la notion Darwinienne de survie des plus adaptés, il est vraisemblable que je vais également croire que de soutenir cette croyance me donne un avantage dans la lutte pour la survie.

Dans ce cas, l’objectif de la croyance, le sujet sur lequel elle se focalise, est le suivant: le processus de survie dans la nature et, par extension, dans la société humaine. La croyance que je soutiens quant à la survie est une chose, mais ce que je crois quant au fait de soutenir cette croyance est quelque chose d’autre. Ma croyance fondamentale, et les pensées qui me permettent de m’adapter à cette croyance, tendent à se brouiller en mon esprit alors qu’elles représentent des fonctions distinctes de la croyance.

Selon le Darwinisme social, la survie nécessite une compétition sans merci et la sélection sexuelle est la récompense qui échoit aux compétiteurs les plus adaptés: c’est une croyance fondamentale. Dès que je souscrit à cette croyance, j’en forme immédiatement une autre qui lui est réflexive. Cette croyance dérivative, ou croyance réflexe, porte sur ce que je pense et sur ce que je ressens de par le fait que je soutiens cette croyance fondamentale. Dans l’exemple ci-dessus, si je crois au contenu théorique du Darwinisme social, il est vraisemblable que je vais également croire que d’adhérer à cette vision Darwinienne me donne un avantage dans le monde social.

 

L’Effet de Vernis

En elles-mêmes, les croyances fondamentales ne sont que des propositions, d’un type ou d’un autre, de préceptes religieux, de théories scientifiques, et d’assertions culturelles. Le contenu d’une croyance fondamentale peut être considéré comme neutre, et théoriquement objectif, alors que l’importance accordée au fait de soutenir une croyance fondamentale n’est en rien objectif. La valeur de l’adoption d’une croyance est déterminée, à la fois, par mes besoins intérieurs personnels et par les contingences sociales. Ces facteurs se combinent dans la croyance réflexe qui m’indique comment je tire profit de la croyance que je soutiens. En même temps, la croyance réflexe agit comme un vernis dont les reflets m’aveuglent au contenu réel de la croyance fondamentale. Diverses assertions présentent le contenu de la croyance mais ce qui leur est réflexif est l’importance que l’on attache à l’adoption des croyances, à savoir l’attitude avec laquelle elles sont soutenues.

L’exemple ci-dessus, dans la sphère de la science, révèle l’existence d’un vernis de valeur sur des croyances spécifiques, à l’image d’une couche de laque sur une peinture. On peut voir un autre exemple de l’effet de vernis réverbérant de la croyance réflexe dans la sphère de la spiritualité.

Si je crois que Dieu observe toutes les actions humaines, je vais vraisemblablement croire également que de soutenir cette croyance va m’aider à agir d’une façon bonne et morale.

La croyance spécifique que j’adopte et ma croyance relative à cette adoption sont distinctes mais elles tendent à se coactiver et à se renforcer mutuellement. La croyance selon laquelle Dieu observe toute chose peut en rester là: c’est une proposition neutre, à prendre ou à laisser. Par contraste, la croyance selon laquelle d’adopter cette croyance va faire de moi une personne meilleure est purement subjective. Le réflexe révèle comment je considère la croyance comme satisfaisant mon besoin, spécifiquement, mon besoin d’être une meilleure personne, d’agir de manière responsable envers autrui. En soi, la croyance selon laquelle Dieu observe tout ne garantit pas les effets de l’observation de Dieu sur le comportement humain alors que la croyance réflexe, elle, ajoute cette composante.

Lorsque le réflexe est analysé, il devient clair que la croyance fondamentale peut être adoptée en raison de la croyance réflexe qui lui est attachée et non pas de par le fait que cette croyance fondamentale puisse être estimée intrinsèquement véridique. L’éclat du réflexe rend la croyance attrayante, à savoir qu’elle nous indique comment elle nous sert ou nous convient personnellement tout en nous empêchant, simultanément, de déchiffrer la croyance fondamentale sous sa forme propositionnelle dépouillée. On ne peut pas sous-estimer la puissance de la croyance réflexe.

Que cela soit vrai ou faux que Dieu observe tout ce que nous faisons, et que celui ou celle qui soutient cette croyance soit réellement convaincu(e) ou non de sa véracité, la croyance prévaut selon laquelle l’adoption de cette croyance lui permettra d’agir de façon plus consciente. Dans de nombreux cas, la croyance réflexe détermine la dynamique comportementale plus efficacement que le contenu spécifique de ce qui est cru. Les trois religions conventionnelles (Abrahamiques) sont constituées d’une grande quantité de croyances, de dogmes, de propositions théologiques, de préceptes, de règles, dont certains sont contestés par des confessions différentes. Les adhérents à ces religions croient tous que de soutenir ces croyances (quoi qu’elles soient) fera d’eux de meilleures personnes. Le pouvoir des croyances réflexes supplante les convictions spécifiques qui peuvent être adoptées par le croyant. Par exemple, même si je ne comprend pas la doctrine de la Trinité, je serai fortement impulsé par ma croyance stipulant que de soutenir cette croyance (en la Trinité) est important pour ma vie spirituelle.

Proposons un dernier exemple dans la sphère de la culture.

Si je crois que de consommer des biens et des services est un droit souverain dans une société libre, je vais donc aussi estimer que de soutenir cette croyance m’est bénéfique.

Dans cet exemple, les aspects primaire et réflexif de la croyance se confondent l’un l’autre alors qu’on pourrait les séparer. La croyance selon laquelle la consommation est un droit souverain, dans une société libre, peut induire un certain comportement alors qu’en elle-même, c’est une affirmation neutre. Elle ne dit rien quant à la manière dont l’acte de consommation affecte soit le consommateur soit la société en laquelle cet acte est considéré comme un droit souverain. La croyance réflexe que je soutiens par rapport à cette croyance n’induit pas de comportement mais elle m’ajuste au comportement ainsi produit. Elle peut même aller jusqu’à justifier le comportement. Si je crois, par exemple, que je suis un membre bénéfique et participatif de la société lorsque j’agis en fonction de la croyance selon laquelle la consommation est un droit souverain dans une société libre, alors tous les actes de consommation impulsés par la forme primaire et fondamentale de la croyance seront obscurcis par l’éclat du vernis, par sa réverbération – par mon attitude socialement acceptable et auto-affirmante envers cette croyance.

En bref, la croyance réflexe est la composante-clé dans notre construction de défenses égoïques telles que l’auto-justification et la prétention.

Il existe des difficultés syntaxiques évidentes à démêler la manière dont la croyance réflexe s’élabore relativement à la croyance primaire ou fondamentale mais cet exercice vaut amplement l’attention qu’on lui accorde. Une analyse de nos croyances réflexes révèle nos motivations o combien humaines et nos inclinations générales à croire. Ce que nous ajoutons à une croyance, par l’entremise de la valeur que nous assignons au fait de la soutenir, nous révèle beaucoup quant à ce que nous sommes et quant à nos raisons de croire tel que nous croyons. Ainsi la clé d’une croyance réflexe est de comprendre comment elle sert le croyant, quelles que soient la vérité ou l’effet de la croyance fondamentale.

 

L’Exemple Suprême

Invariablement, nous développons des croyances réflexes au sujet des croyances fondamentales que nous adoptons et mettons en application, mais pourquoi? Pourquoi est-il aussi crucial de croire des choses relatives à nos croyances? Que gagnons-nous à soutenir des croyances réflexes? Les réponses à ces questions ont déjà été partiellement élaborées, mais il y en a d’autres qui sont à la fois étranges et étonnantes. Pourquoi? Parce que la croyance réflexe occulte le mécanisme fondamental de l’auto-illusion humaine. L’analyse de ce mécanisme est impossible, cependant, tant que nous ne reconnaissons pas l’exemple suprême de croyance réflexe, celui qui se tient à l’arrière-plan de toutes ses manifestations spécifiques et particulières.

Ce n’est pas un mystère qu’il existe un tel exemple suprême, une croyance réflexe universelle, attachée à toutes les croyances. En fait, nous savons tous ce que c’est et nous le mettons en pratique constamment sans même lui accorder une pensée. L’exemple suprême de croyance réflexe passe inaperçu parce qu’il semble trop évident à mentionner. Cela paraît même ridicule d’aborder le sujet. Au premier abord, la construction illusoire peut être ainsi qualifiée:

Je crois que ce que je crois est vrai en soi.

En soi indique que la vérité incarnée dans les croyances que nous soutenons est considérée comme universelle, capable de se tenir par elle-même. Bien qu’une croyance soit une construction hautement subjective, nous présupposons que les croyances que nous soutenons possèdent une valeur de vérité (de véracité) qui surpasse le simplement subjectif. Si nous devions penser ainsi, “Je ne considère cette croyance comme véridique que parce que j’ai choisi de croire cela”, nous ébranlerions l’immense pouvoir social de la croyance. Nous avons ici un paradoxe tranchant: tant que nous ne choisissons pas nos croyances à partir d’une détermination directe et personnelle de leur véracité, elles véhiculent un énorme pouvoir social. Cela étant, nous ne pouvons pas nous permettre d’avouer que nous ne choisissons pas ce que nous croyons. Le paradoxe fondamental des systèmes de croyances humains est que les croyants insistent sur le fait qu’ils ont choisi de croire ce qui, en fait, a été choisi pour eux, ce qui leur a été imposé, inculqué et mis en vigueur par les autorités.

Par exemple, l’Islam est un credo embrassé par des centaines de millions d’individus mais rarement choisi par quiconque et pourtant les Musulmans s’accrochent à leurs croyances comme si elles étaient intentionnellement déterminées. D’admettre qu’ils n’ont pas choisi ce qu’ils croient ébranleraient instantanément leur foi. Pour éviter de se faire piéger dans ce dilemme, ils acceptent ce qui est choisi pour eux comme s’ils l’avaient choisi eux-mêmes. Paradoxalement, les croyances imposées doivent être considérées comme choisies afin que l’immense pouvoir de la croyance déterminée de l’extérieur puisse être efficace jusque dans les profondeurs de la vie intérieure de l’individu. Dans la Métahistoire, nous appelons cela le dilemme de la croyance acquise.

Parce que nous ne cherchons pas à savoir si nous avons réellement choisi les croyances que nous soutenons, la croyance réflexe est omniprésente. Plutôt que d’observer directement nos croyances fondamentales et de nous poser des questions pertinentes quant à leur valeur de véracité, nous adoptons une croyance secondaire relative à ce que cela signifie de les soutenir. Nous assignons une croyance réflexe réverbérante à chacune des croyances fondamentales que nous choisissons d’adopter. Des variations de cette syntaxe opérationnelle pourraient se décliner comme suivent:

Je crois que ce je que je crois est universellement vrai.

Je crois que ce que je crois est vrai dans son ensemble.

Je crois que ce que je crois est vrai pour tout un chacun.

Ces qualifications sont assumées et assignées aux croyances fondamentales que nous soutenons et cela est réalisé de façon tellement inconsciente et universelle que personne ne prête attention à la manière dont cela se passe. La tournure syntaxique “pour tout un chacun” est un peu trop forte pour être ouvertement concédée. Cependant, si nous en faisions une analyse honnête, nous pourrions admettre que nos croyances fondamentales, dans la majorité des cas, sont considérées être tout aussi valides pour autrui. Certaines personnes admettent ce point volontiers et insistent franchement sur le fait que leurs croyances s’appliquent à tout le monde et devraient être imposées à tout un chacun. D’autres personnes restent plus discrètes, plus réticentes à concéder qu’elles croient que leurs croyances fondamentales s’appliquent à tout le monde.

Il est exceptionnel d’entendre une personne dire que ses croyances sont valides exclusivement pour elle-même et que, par conséquent, elle n’attend ni n’exige que quelqu’un d’autre les adopte. Même lorsque cette position est adoptée, c’est souvent dans le but de faire un effet. Lorsqu’une personne dit: “Et bien, c’est ce que je crois et il m’importe peu que quelqu’un d’autre y croit ou n’y croit pas”, l’affirmation est vraisemblablement spécieuse. L’analyse de la croyance en question va généralement révéler qu’elle est embrassée par de nombreuses personnes et qu’il n’est donc pas sincère de revendiquer l’indifférence quant à la position d’autrui.

Il est extrêmement difficile pour tout être humain d’admettre que la vérité de ce qu’il croit n’est pas universelle en soi. Si je crois que Dieu observe ce que font les humains, je dois considérer que cette croyance est valide pour chacun. Si je crois que la Terre est creuse, je dois considérer que cette croyance est valide pour tout un chacun demeurant sur cette planète. Si je crois que la peine capitale est immorale, je vais soutenir cette proposition universellement, à tous les niveaux. Si je crois que la consommation matérielle est nuisible, je dois supposer que cette croyance incarne une vérité qui s’applique à tout le monde dans la société et pas seulement à moi-même.

 

Une Syntaxe Décisive

L’analyse de la croyance réflexe est quelque peu délicate; cependant, une fois que nous identifions les présupposés que nous assignons à nos croyances fondamentales, la manière dont la croyance réflexe s’installe devient plus ou moins évidente. Il nous reste encore une étape cruciale à parcourir afin que l’analyse démontre comment l’auto-illusion opère d’une façon unique, en se dissimulant dans toutes les variations de croyances. Considérons maintenant un déploiement méticuleux de syntaxe:

Nous croyons que les croyances que nous soutenons sont véridiques mais croyons-nous également que nous en venons à les soutenir parce qu’elles sont véridiques?

La phrase est construite en deux parties: l’exemple suprême de croyance réflexe (“Nous croyons que les croyances que nous soutenons sont véridiques”) est réaffirmé et il est suivi d’une question. La réponse immédiate à la question semblerait être positive. Mais notez attentivement la syntaxe de la question, convertie ici en forme affirmative: “Nous croyons que nous soutenons nos croyances parce qu’elles sont véridiques”. Ce n’est pas la même chose que de dire: “Nous croyons que les croyances que nous soutenons sont véridiques”. En effet, la dernière phrase, presque trop banale et évidente pour être formulée, dissimule la première. Puisque nous ne percevons jamais la première phrase dépouillée et exposée, nous ne sommes pas enclins à la remettre en question.

La réponse prédictible à la proposition cachée concernant les croyances est “Oui, nous soutenons nos croyances parce qu’elles sont véridiques”. Mais cette réponse est-elle correcte? Est-il justifié de supposer que nous soutenons des croyances parce qu’elles sont véridiques? Cela impliquerait que nous passions au travers d’un processus préliminaire pour évaluer une croyance et déterminer si elle est vraie ou non. Les faits de l’expérience démontrent que c’est loin d’être le cas. Nous acquérons des croyances sous la pression de conditions irrésistibles et de par des raisons urgentes mais cela se réalise souvent sans un processus d’évaluation qui nous permettrait d’arriver, en toute indépendance, à la valeur de véracité de la croyance avant que nous l’adoptions. Dans la plupart des domaines de la vie, nous sommes obligés d’apprendre de l’expérience et d’adapter nos conceptions et nos interprétations aux faits alors que la croyance est imperméable à ces critères. Elle n’admet aucune épreuve de la réalité. La puissance de la croyance consiste en la manière dont elle défie l’expérience. Même lorsqu’une croyance est réfutée par l’expérience, elle peut persister en tant que croyance inversée.

Il est possible d’analyser la manière dont nous avons acquis une croyance et de mettre à nu les raisons et les conditions qui nous ont poussés à l’adopter. En Métacritique, nous appelons cela “déraisonner” une croyance: c’est à dire, la déraciner de ses causes spécifiques d’adoption. Le processus de “déraisonnement” révèle que le fait de croire n’a que peu à voir avec notre perception de ce qui est vrai, ou même avec notre besoin fondamental de connaître la vérité. Insister sur le fait que les choses que nous croyons sont précieuses, en raison de la vérité qu’elles incarnent, est sans doute le summum de l’auto-illusion.

 

Opportunisme et Estime

La Métacritique révèle la présomption universelle cachée derrière la syntaxe de la croyance réflexe: à savoir que les croyances que nous soutenons sont vraies intrinsèquement et donc universelles. Dans sa forme banale, cette proposition ne vaut quasiment pas la peine de la formuler, comme nous l’avons déjà souligné. C’est affirmer un truisme. De plus, ce n’est pas une proposition qui peut être ou qui doit être remise en question.

Mais dès que nous la disséquons, cette présomption est étrangement altérée. Elle dévoile une autre présomption: nous avons adopté nos croyances parce que nous considérons qu’elles sont véridiques et universelles. Nous croyons sincèrement que nous les adoptons pour cette raison. C’est précisément là que nous sommes le plus enclins à nous auto-illusionner. C’est un coup dur de prendre conscience que la vérité contenue dans une croyance peut ne pas être ce qui nous pousse à l’adopter. Elle le peut, mais pas nécessairement.

L’illusion concernant les croyances est enracinée dans la présomption que nous les adoptions parce que nous y trouvons la vérité. L’analyse de la syntaxe banale et cachée de la croyance réflexe révèle cette présomption, elle nous en détache et nous donne la liberté de la remettre en question ouvertement. Il peut s’avérer extrêmement libérateur de dissocier, de cette manière, la croyance de la vérité. Une fois que cela est fait, nous ne sommes plus inconsciemment biaisés par l’exemple suprême. Nous n’assumons plus alors que les croyances sont puissantes et attrayantes parce qu’elles convient la vérité à ceux qui les adoptent. C’est une proposition qui donne à réfléchir, c’est le moins que l’on puisse dire.

Considérons la croyance de l’Islam selon laquelle Allah est grand. Il est certain que les 1.4 milliard de Musulmans, qui embrassent cette croyance, soutiennent unanimement la croyance réflexe selon laquelle elle exprime une vérité qui se tient par elle-même et qui est universellement applicable, même à ceux qui ne l’acceptent pas. Qu’Allah soit grand peut être vrai ou faux mais se pourrait-il que cette croyance ne soit pas adoptée par les Musulmans parce qu’elle est vraie? Se pourrait-il qu’elle soit adoptée comme vraie parce qu’elle convient aux croyants qui la considèrent ainsi et parce qu’ils en tirent un intérêt?

La Métacritique évite les positions conflictuelles autant que faire se peut. Je ne cherche pas à valider ou invalider l’assertion selon laquelle Allah est grand. Par contre, voilà ce que j’affirme: que cette assertion soit véridique ou non n’a vraiment que peu de choses à voir avec le fait qu’elle soit adoptée par plus d’un milliard de personnes dans le monde. Nous essayons de nous persuader que nous adoptons des croyances parce qu’elles sont vraies mais la réalité de la situation est très vraisemblablement autre. Nous adoptons des croyances qui nous servent, de diverses manières, mais rarement afin de satisfaire notre besoin d’embrasser la vérité. Malheureusement, ce que nous croyons est associé de façon indissociable à notre identité, et même à notre dignité en tant qu’être humain. Nous assumons que notre besoin inné de connaître la vérité est satisfait par les croyances que nous adoptons. L’assertion selon laquelle nos croyances chéries ont peu ou rien à voir avec une quête authentique de la vérité est un coup terrible porté à notre dignité.

L’investigation Métahistorique pose le défi ultime à la croyance: déterminer si notre besoin de croire est réellement au service de notre besoin de connaître la vérité ou simplement au service de lui-même.

Contempler la croyance avec compassion, c’est la dissocier de la véracité.

La valeur fonctionnelle de soutenir des croyances n’est pas la véracité mais l’estime et l’opportunisme social. Cela nous convient et cela nous sert de croire certaines choses, indépendamment de leur véracité. La fonction de la croyance est presque totalement de servir le croyant, et non pas de servir la cause de la vérité ou de satisfaire le besoin humain profond de connaître la vérité.

Les croyances de tout acabit, particulièrement les croyances religieuses et métaphysiques, satisfont à deux spécifications principales: à l’extérieur, elles sont opportunes pour nos vies (elles confèrent, par exemple, de la solidarité et de l’identité sociales) et, à l’intérieur, elles engendrent du respect de soi. Toute croyance qui répond à ces spécifications sera adoptée, et passionnément défendue, indépendamment de sa véracité, de sa valeur intrinsèque en tant que vérité. Le besoin de croire est un facteur social de consolidation qui satisfait à de nombreux autres besoins dans le psychisme humain et dans l’entièreté de la société. Le besoin de croire ne peut pas être équivalu au besoin de connaître la vérité. Dans de nombreux exemples, le besoin de croire peut supplanter et même totalement réfuter le besoin de vérité.

 

L’Echec des Croyances

Si la Métacritique sus-citée est correcte, il y a des questions cruciales à poser qui nous permettront de découvrir ce qui fait que les gens croient comme ils le font dans des situations précises:

Quel besoin intérieur du croyant est satisfait par cette croyance?

En quoi cette croyance est-elle opportune dans la vie extérieure du croyant?

Comment une croyance confère-t-elle spécifiquement une identité, ou de la solidarité?

Sous quelles conditions de stress, ou d’obligations, une croyance fut-elle acquise?

Ces questions illustrent la technique de déraisonner la croyance, de la déraciner des conditions et des contingences qui ont déterminé la manière et la raison de son acquisition. (Note: le terme déconstruire pourrait être préféré au terme déraisonner mais la notion de déconstruction est déjà très chargée de connotations alors que le terme déraisonner, même s’il peut sembler quelque peu maladroit, ne l’est pas). En déraisonnant une croyance, nous en recouvrons la véracité, la valeur substantifique de vérité, si tant est qu’elle existe.

Une fois qu’une croyance est adoptée comme véridique, il se développe invariablement autour d’elle une logique. Le croyant tente d’expliquer, de justifier et de défendre la croyance. La logique attachée à une croyance est souvent une zone d’extrême tension. L’investigation concernant la logique peut produire de violentes réactions chez le croyant. C’est pour cela que nous appelons l’examen et la déconstruction de la logique “le désamorçage de la croyance”. Cette pratique est clairement distinguée du déraisonnement qui concerne l’analyse des raisons menant à l’adoption d’une croyance, plutôt que les raisons qui y sont attachées une fois que la croyance a été adoptée (à savoir la logique). La métacritique montre très souvent que la compulsion de croire a très peu à voir avec le fait de soutenir des principes véridiques et authentiques.

La véracité, la prise de conscience d’une vérité que l’on découvre authentiquement au travers d’un processus de recherche et d’évaluation, n’est pas la norme de la croyance. Ce sont l’opportunisme et l’estime qui en sont les normes. Le contrôle social, plutôt que la spiritualité, est le facteur dominant dans l’adoption et l’imposition de croyances religieuses. Le sujet complexe de la croyance est immensément clarifié une fois qu’il est compris que les croyances ne sont pas génériquement déterminées par un attachement à la découverte de la véracité.

L’avantage de détecter une croyance réflexe est énorme parce que le facteur d’opportunisme ou d’estime fourni par une croyance fondamentale est plus souvent localisé dans la croyance réflexe plutôt que dans la croyance fondamentale qui lui est corrélée. Lorsque j’embrasse la croyance du Darwinisme social, il se peut que je le fasse parce que je trouve un intérêt dans la croyance réflexe qui est attachée à ces conceptions, c’est à dire dans la manière dont je me sens et dont j’apparais lorsque j’adopte de telles conceptions plutôt que dans leur contenu intrinsèque. L’analyse de ce qui pousse les gens à croire ce qu’ils croient peut souvent être complétée en dévoilant les croyances réflexes qui y sont impliquées plutôt qu’en discutant du contenu réel des croyances fondamentales!

Il semble que nous vivions à une époque qui se caractérise non pas par le fait que les gens croient moins mais par le fait qu’ils ont de moins en moins de connaissances relativement à l’objet de leurs croyances. Les sondages et les enquêtes montrent que c’est le cas pour de nombreux Chrétiens traditionnels de par le monde et même pour les prêtres et le clergé qui sont responsables du maintien et de l’explication du contenu des croyances. Selon le titre d’un article dans le London Telegraph: “Le clergé moderne manque de connaissances sur le Christianisme”. L’article évoque un nombre alarmant d’ecclésiastiques de l’Eglise d’Angleterre qui font preuve d’un manque flagrant de connaissances et d’expertises théologiques, malgré plusieurs années passées en université de théologie. Apparemment, les membres du clergé qui sont responsables du maintien des croyances de la congrégation, sont largement incapables d’expliquer ce qu’eux, les précepteurs et les gardiens de la doctrine Chrétienne, croient.

Selon un rapport commandité par le Conseil des Archevêques, de nombreux curés font preuve de niveaux pitoyables de perspective historique en relation avec les traditions, les rituels et les doctrines de l’Eglise et manquent totalement de confiance quant à leur capacité de réfléchir théologiquement sur leur rôle de transmission des doctrines essentielles du Christianisme. L’article suggère une question troublante: se pourrait-il que les membres du clergé n’aient pas besoin de connaître ce qu’ils croient? Vu la puissance de la croyance réflexe, il leur suffit de croire dans l’importance de croire certaines choses même s’ils ne sont pas au clair des détails précis. Par exemple, il n’est pas nécessaire pour un curé d’expliquer ou de comprendre la doctrine de l’Incarnation mais il est suffisant d’avaliser la croyance réflexe selon laquelle il est souhaitable et bénéfique pour tous les Chrétiens d’embrasser cette doctrine. Ce qui veut dire: “ je crois en l’Incarnation afin que je puisse tirer profit de tout ce qui procède de cette croyance, indépendamment de la compréhension de ce qu’elle implique.”

Qu’indique l’échec de la croyance (à savoir l’incapacité de comprendre ce que l’on croit)? Cela signifie, peut-être, que les croyances réflexes constituent tout ce dont les gens ont besoin pour participer à un système de croyance. Si les spécificités de ce système ne sont plus pertinentes ou adaptées, les croyances réflexes maintiennent la foi. Une croyance réflexe est un vernis sur le contenu spécifique d’une croyance. Que se passe-t-il lorsque le contenu s’étiole et se dissout en ne laissant que le vernis? Imaginons une peinture abondamment vernie dont la toile et les pigments se sont dissous. Nous percevons l’image originale de la peinture capturée dans l’épaisse couche de vernis alors qu’en-dessous, il n’existe plus de toiles couverte de couleurs et de formes. En regardant attentivement, nous voyons au travers du médium transparent du vernis et nous réalisons qu’il n’y a plus rien derrière.