Chapitre 2. Les Racines Païennes

Lorsque l’ouvrage “Enterre mon cœur à Wounded Knee: la longue marche des Indiens vers la mort” fut publié en 1971, le terme “génocide” n’était pas communément utilisé pour décrire les sévices que les Européens, qui arrivèrent après 1492, avaient fait subir aux cultures tribales de l’Amérique du nord. L’ouvrage pionnier de Dee Brown se focalisa sur la trahison et le massacre des tribus Indigènes, à l’ouest du Mississippi, et il attira l’attention du monde entier sur l’épreuve historique endurée par tous les Amérindiens. Il mit en exergue que le qualificatif de génocide, «le meurtre délibéré d’un groupe culturel ou racial» (Penguin Dictionnary) pouvait certainement être appliqué à la politique et aux actions menées par les Européens qui colonisèrent l’Amérique du nord et, par extension, aux politiques et aux actions similaires menées en Amérique centrale et en Amérique du sud, telles que la conversion forcée de tribus Mexicaines (Zapotèques, Aztèques, Mayas et bien d’autres) et la destruction intégrale de leur littérature sacrée. Aujourd’hui, génocide est accepté comme le substantif correct et adéquat pour décrire certains aspects de ce qui a longtemps été appelé, et souvent en termes laudatifs, “la conquête du Nouveau Monde”.

Dans sa préface, Dee Brown avertit que sa façon de dépeindre les peuples Amérindiens, et leurs cultures, peut ne pas s’accorder avec les suppositions prévalentes:

«Il se peut que les lecteurs soient surpris d’entendre des paroles de raison et de gentillesse venant de la bouche d’Indiens stéréotypés par le mythe Américain comme des sauvages impitoyables. Il se peut qu’ils apprennent quelque chose, quant à leur propre relation à la Terre, d’un peuple qui était authentiquement  écologiste. Les Amérindiens savaient que la vie se définit par la terre et ses ressources, que l’Amérique était un paradis et ils ne pouvaient pas comprendre pourquoi les envahisseurs venant de l’Est étaient déterminés à détruire tout ce qui était Amérindien tout aussi bien que l’Amérique».23

Lorsque l’on en vient aux peuples Indigènes de l’Europe – les “Natifs Européens” comme on pourrait les appeler – il se peut que nous ne soyons pas plus éclairés qu’une grande partie des lecteurs de Brown en 1971. Il dut soulever la problématique «des Indiens stéréotypés par le mythe Américain» mais il nous reste encore à soulever la problématique des Païens stéréotypés dans l’histoire Judéo-Chrétienne. Le mythe Américain est une création culturelle relativement récente, le scénario auto-célébrateur d’une nation qui n’avait pas encore 200 ans d’âge lorsque l’ouvrage de Brown fut publié. Comparée à l’histoire Américaine, l’histoire sacrée du Judéo-Christianisme est quinze fois plus ancienne et elle est beaucoup plus profondément enracinée dans la psyché collective de l’espèce humaine. Après tant de siècles, on ne peut que se poser la question de savoir s’il est encore possible de soulever la chappe de stéréotypes et d’entamer l’épaisse croûte de désinformation qui fait obstacle à notre compréhension des Natifs Européens.

 

Le Mythe d’Europa

Selon le Dictionnaire Penguin (édition 2002), un Païen est «(1) un adepte de la religion polythéiste, (2) une personne irréligieuse». Si nous appliquons maintenant le qualificatif Païen aux peuples Indigènes de l’Europe et si nous acceptons le terme Paganisme comme un terme générique pour l’orientation religieuse de ces peuples, il nous faut abandonner cette définition. Une alternative possible pour Païen: (1) un adepte de la religion animiste qui reconnaît de nombreuses divinités dans un cosmos vivant et donc un fervent de la religion de la Nature; (2) plus spécifiquement, un membre des diverses cultures Indigènes de l’Europe pré-Chrétienne.

Hypatia était une Païenne mais elle était bien sûr Égyptienne et non pas Européenne. Rappelons, cependant, qu’Alexandrie était proche de l’Egypte et non pas en Egypte. A partir de “l’Age d’Or” qui vit le jour vers 600 avant EC, les scientifiques et les philosophes Grecs passaient de nombreuses années d’apprentissage en Egypte. Dans “Black Athena”, Martin Bernal affirme que toute la tradition intellectuelle de l’Europe de l’Ouest procède d’origines Africaines. Il dit que pour Platon, ainsi que pour d’autres intellectuels Grecs, «si on voulait retourner vers les anciennes institutions Athéniennes, il fallait se tourner vers l’Egypte».24 Bernal cite de nombreux exemples de Grecs célèbres qui passèrent des années d’apprentissage dans les Ecoles des Mystères Egyptiens.

Le rédemptionnisme émergea en Palestine et se répandit tout aussi vite vers Alexandrie qu’il le fit vers Rome. Par conséquent, les Païens non-Européens, tels qu’Hypatia, se retrouvèrent aux premières lignes d’une offensive dont les vagues successives allaient éventuellement balayer toute l’Europe. Les Gnostiques en Egypte, au Levant et au Proche Orient, étaient les guides et les instructeurs des Grecs qui initièrent la tradition intellectuelle Occidentale mais ils étaient, en fait, beaucoup plus que cela. Ils constituaient, pour les peuples Indigènes de l’Europe, la première ligne de défense contre l’idéologie rédemptionniste d’origine Palestinienne.

Rien n’a été écrit, pour relater le génocide des populations Païennes de l’Europe, qui soit comparable, de loin, à “Enterre mon cœur à Wounded Knee: la longue marche des Indiens vers la mort”. Il n’existe même pas de nom générique pour ces peuples mais l’expression “Natifs Européens” conviendra peut-être. Les Européens d’aujourd’hui demeurent dans des états-nations délimités mais ce n’était pas le cas pour les peuples Indigènes pré-Chrétiens qui composaient une vaste mosaïque de cultures diverses et de groupes ethniques-linguistiques vivant dans des régions s’étendant à toute l’Europe et non limitées par des frontières.

Comme les Natifs Européens n’étaient pas des Européens dans le sens moderne du terme, les érudits attachent le préfixe proto- afin de qualifier les races Indigènes: proto-Italiques, proto-Helléniques, proto-Ibériens, et ainsi de suite. Cette terminologie s’avère peu adaptée. Marija Gimbutas introduisit le terme “Vieille Europe” pour les cultures orientées vers la déesse qu’elle exhuma dans les Balkans mais, en fait, les Vieux Européens vivaient lorsque l’Europe était jeune et les habitants de l’Europe d’aujourd’hui constituent réellement la vieille garde, la fin d’une lignée. Jacques Chirac (l’ancien Président de la France) est un vieil Européen. Le terme de Gimbutas est adapté à son travail mais il ne peut pas servir à nommer les peuples Indigènes de l’Europe.

L’origine du terme Europe se trouve dans un mythe relié à l’ancienne Crête. Le roi Agenor de Tyre, une île au large du Liban, avait une fille nommée Europa qui attira l’attention de Zeus, la divinité Olympienne concupiscente. Afin de la séduire, Zeus prit la forme d’un magnifique taureau blanc. Prenant Europa sur son dos, il courut vers la côte et nagea vers la Crête. Là-bas, elle lui porta deux fils dont l’un fut Minos, qui devint le roi de Crête et donna son nom à la civilisation Minoenne qui prospéra sur cette île. L’Europe est nommée à partir d’une déesse du Levant, le site même du coeur du mouvement Gnostique.

La dérivation du nom mythologique Europa est incertaine. Marija Gimbutas (“The Goddesses and Gods of Old Europe”) dit qu’Europa signifie “qui regarde au loin”. Selon l’ouvrage “Origins”, le dictionnaire étymologique standard compilé par Eric Partridge, le mot Grec eurus signide “large”, “étendu”. Cette signification convient bien à l’Europe, en termes géographiques, mais elle n’invalide pas d’autres dérivations. La racine Indo-Européenne eu-, signifiant santé, bonté naturelle, a produit des mots tels qu’eugénisme (bonne naissance), eucharistie (bon charme ou bon pouvoir) et euphonie (bonne résonnance). Lorsque le “u” se métamorphose en “v”, cette racine forme le mot evangelos, à savoir “messager” (angelos) de “bonnes choses (ev-)”. L’évangélisme du Nouveau Testament procéda du Proche Orient, en Palestine, mais ce furent les Européens Hellénistes qui le propagèrent au travers du Vieux Monde.

Il se trouve ici une astuce historique cachée dans le jeu de mots parce que la “bonne nouvelle” des Évangiles n’a rien à voir avec la “bonté naturelle” de l’Europe Païenne et, en fait, elle fut élaborée afin de dénier et de détruire le paradigme natif sous tous aspects. Lorsque les Européens furent évangélisés, leur sens d’appartenance à un espace tellurique fut détruit, leur spiritualité fut éradiquée, leurs sites sacrés furent co-optés et leurs histoires tribales furent annihilées par un script totalitaire importé d’une terre lointaine.

Ainsi que nous l’avons juste suggéré, le mythe Crétois offre le terme Europa pour l’étendue continentale de l’Europe pré-Chrétienne et le mot Européen pour la mosaïque diversifiée de ses cultures et de ses habitants natifs. Le terme Européen s’applique génériquement aux attributs régionaux des divers peuples qui vivaient dans le territoire géographique qui s’étend des îles de Shetland et d’Orkney jusqu’à au sud de l’Ibérie, de la Bretagne en France au détroit de Bosphore. Il inclut la rive septentrionale du bassin Méditerranéen et des îles telles que la Crête, la Sicile, la Corse, la Sardaigne, Malte, Mallorque et bien sûr les îles Grecques. La période de temps caractérisant Europa serait de 9500 avant EC, à la fin de l’Age Glaciaire, jusqu’à l’époque post-féodale lorsque les états-nations commencèrent à émerger – disons aux alentours de 1400 EC. Les valeurs Païennes d’Europa survécurent encore durant la Renaissance, même si elles souffrirent considérablement sous la pression des mesures répressives du Christianisme Romain. Les assauts contre les peuples Indigènes inclurent les campagnes contre les Cathares et les Albigeois au 12ème siècle, l’Inquisition lancée au 15ème siècle, et les chasses aux sorcières qui ragèrent dans toute l’Europe entre 1450 et 1750, provoquant un nombre incroyable de meurtres. Jusqu’à 1976, des femmes soupçonnées de pratiquer la sorcellerie furent assassinées en Angleterre, en Hongrie et en Allemagne.25

Les cultures Indigènes d’Europa présentent d’étroits parallèles avec celles des peuples Indigènes des Amériques. Les Européens «savaient que la vie, c’est la terre et ses ressouces» (Brown, cité ci-dessus) et que leur environnement était un paradis naturel. Ils étaient également profondément conservateurs et, à cet égard, ils pourraient être comparés aux Chinois d’antan. Quiconque voyage en Europe peut constater que les peuples y vécurent, pendant des siècles, en relation harmonieuse avec leur environnement: vignobles, thermes, aqueducs, routes, antiques bosquets de chênes et d’oliviers, marais salants, édifices en pierre de toutes sortes incluant de grands cercles mégalithiques tels que Stonehenge et Newgrange, dont certains sont réputés avoir été élaborés à une époque aussi lointaine que 7000 avant EC. Lorsque l’on s’éloigne des agglomérations urbaines de l’Europe moderne, on peut constater que la terre a été touchée et modelée par des mains humaines et qu’elle a été soignée avec expertise et même avec amour. Durant des siècles, les habitants Païens, sur tout ce continent fertile, exercèrent des efforts spécifiques pour préserver et accroître les bontés de la Nature.

Les peuples d’Europa durant les Ages Néolithique, de Cuivre et de Bronze, n’étaient qu’à peine différents des peuples Amérindiens qui ont survécu jusqu’au 19ème siècle, quatre siècles après avoir été envahis. Néanmoins, ceux qui envahirent le Nouveau Monde étaient tellement aliénés de leurs propres racines qu’ils ne virent dans les tribus Amérindiennes que des sauvages à massacrer, à convertir et à mettre en esclavage plutôt que des contreparties d’eux-mêmes d’un temps lointain.

 

Gens de Campagne

Dans les temps Romains, un pagus était un district rural, généralement identifié par une borne naturelle ou une borne en pierre. En Egypte, toutes les terres, des deux côtés du Nil, étaient organisées en districts locaux appelés nomes, chacun possédant son animal totémique et ses symboles afférents. C’est en s’inspirant de leurs perceptions du caractère inné de ses habitants que les prêtres conçurent et mirent en application ce système. Le système des nomes constituait un partage des ressources locales par les leaders des Ecoles de Mystères. (Aristote attribua aux Egyptiens l’honneur de l’invention de l’art sacré de la géométrie en tant que technique de mesure des terres). En Grèce, les bornes limitrophes de la campagne étaient appelés les hermès (hermae), des pilliers érigés sculptés à l’image du dieu extatique Dionysos, la verge généralement en érection. C’est de cette manière que les instructeurs des Centres des Mystères caractérisaient la reconnaissance par les locaux de la fécondité naturelle, de la plénitude de la Grande Mère, en tant qu’objet de la religion Indigène. Les hermès érigés ne glorifaient pas la puissance mâle de procréation mais reconnaissaient l’enracinement de la sexualité humaine dans les forces telluriques.

Les Pagani étaient les gens des campagnes, par contraste avec les urbani, les habitants des grandes cités telles qu’Alexandrie, Athènes ou Rome; néanmoins, les habitants des cités étaient également des Païens dans le sens plus global du terme. En usage Latin parlé, un paganus était un paysan, un villageois, sans que ce terme soit entaché d’une connotation péjorative ou discriminatrice.

Partridge en relie l’étymologie au verbe Latin pangere “enfoncer quelque chose (dans le sol)”. Ce qui suggère que non seulement les bornes limitrophes, mais les gens de campagne eux-mêmes, étaient enracinés dans le lieu qu’ils habitaient. Pak-, la racine Indo-Européenne de pangere nous a donné le terme “pacte”. Ce dérivé suggère que les gens qui sont implantés sur l’endroit où ils demeurent ont un pacte avec la terre, une responsabilité morale vis à vis de l’environnement. Julian Jaynes, qui souligna ironiquement que la «civilisation est l’art de vivre dans des villes d’une telle taille que plus personne ne se connaît», observe que le mot Hittite pankush, dérivé de la même racine que pangere signifie “communauté”.26 Cette corrélation implique que la connexion intime avec un lieu rend possible la communauté, non seulement en partageant les ressources du lieu mais en délimitant également ce qui est à partager. D’où l’importance des “biens communs” dans toutes les sociétés à taille humaine.

Le Paganisme peut être défini par l’orientation primordiale de la société vers le monde naturel, vers l’habitat, et par la perception holistique qu’il en a. L’historien Garth Fowden écrit: «Le polythéiste envisagea sa région native comme un ensemble unique défini par la géographie, le climat, l’histoire et l’économie locale, tout autant que par les divinités qui le fréquentaient spécifiquement, en assuraient la prospérité et pouvaient même en assumer le nom. Aucune fraction de cette identité, un tissage délicat d’humain, de naturel, de divin… ne pouvait en être soustrait ou négligé sans remettre en cause l’harmonie et la viabilité de tout l’ensemble.» Selon le sens Païen de la vie, la culture est organiquement située dans la Nature. Le terme “racines Païennes” est redondant parce que les Païens, par définition, étaient des peuples enracinés dans l’endroit qu’ils habitaient. Fowden souligne que les Païens étaient immergés dans «cette compréhension distincte de la divinité qui procède de la vie partagée avec les dieux dans un certain lieu, une connaissance locale précise qu’aucun prophète lointain ne pourrait coucher en écriture».27

Dans l’écologie profonde, la connexion intime à la Terre est la condition primordiale d’une société écologiquement saine. «La première chose à faire, c’est de choisir un endroit sacré et d’y vivre». C’est ce que conseilla l’ancien de la tribu des Pawnee, Tahirussawichi, à l’écrivain Dolores LaChapelle.28 Le pacte Païen avec la Terre peut être considéré comme ce que l’on appelle de nos jours le biorégionalisme. La relation avec un lieu perçu comme sacré n’est pas, cependant, synonyme de possession de ce lieu. En fait même, une telle relation est antinomique avec l’impulsion de posséder. Les Amérindiens insistent fréquemment sur le fait qu’ils appartiennent à la Terre et que la Terre ne leur appartient pas.

Dans sa révérence pour la Nature, la perspective religieuse Païenne honorait et encouragait la relation d’empathie de la personne au lieu et non pas la possession de la terre par décret divin. Les montagnes, les collines, les grottes, les sources, les rivières, tout était sacré, non pas parce qu’une quelconque doctrine en avait décidé ainsi mais bien parce que l’expérience des peuples natifs, vis à vis d’un endroit particulier, était enracinée dans une révélation vécue et sensuelle de divinité. Leur révélation était une participation mystique à l’Altérité, dénuée de filtres doctrinaux ou intellectuels. L’antique biorégionalisme en Europe, et tout aussi bien que dans les Amériques, n’était pas une folie superstitieuse mais un animisme authentique et vécu. C’était un monde dans lequel, comme l’initié Plutarque l’écrivit dans son essai “Le Démon de Socrate”, «chaque vie participe de l’esprit et il n’en existe pas qui en soit dépourvue ou qui soit totalement irrationelle».29 Les connexions empathiques entre les gens et leur environnement sont intimes, hautement subjectives et difficiles à consigner. La plus grande partie de l’histoire Européenne s’est déroulée alors que les populations Indigènes vivaient sans histoire écrite mais en participation profonde avec le temps et l’espace. Le fait qu’il n’existe pas de traces écrites de leur expérience ne la rend pas moins importante dans l’évolution de l’espèce humaine. Le parallèle, ici encore, avec les natifs pré-Colombiens des Amériques ou avec des peuples lointains, tels que les Aborigènes d’Australie, est évident.

Dans “Nature and Madness”, l’anthropologue Paul Shepard observa que «la difficulté réelle dans la discussion de la relation de l’histoire au lieu est que la question est posée dans le cadre d’un modèle historique qui a déjà porté son jugement sur la problématique».30 Et il en est de même pour la détermination de l’origine des Mystères car ces derniers émergèrent à partir de la relation de l’humanité au lieu – relation expérimentée comme une connexion sacrée – avant qu’une histoire particulière ne fût écrite. Dans le cadre du complexe du rédempteur, Dieu le Père confère aux quelques Justes (le “Peuple Choisi”) la possession d’un territoire spécifique (la “Terre Promise”) et même la domination sur la Terre entière. Mais avec ce système de croyances, la Terre n’est pas sacrée par elle-même, et ce qui importe, en termes religieux, c’est la connexion avec la divinité extra-terrestre qui confère la domination sur Sa création, la Nature. «Le cadre d’un modèle historique qui a déjà porté son jugement sur la problématique», quant à la description de la relation de notre espèce au monde naturel, c’est la narration patriarcale des religions Abrahamiques, les Peuples du Livre. C’est la narration particulière, et exclusive, présentant l’histoire de la civilisation Occidentale. Et tant que ce script directeur prévaudra, il sera impossible d’évoquer la vision trans-historique, et profondément écologique, de l’expérience humaine enseignée dans les Mystères.

Prendre soin de la Nature (“l’environnement”, comme les technocrates la qualifient) est une manière d’assurer notre survie, bien sûr. C’est un point fondamental de l’écologie “de surface” par contraste avec la vision plus profonde de la Nature comme ayant une valeur intrinsèque en-dehors de sa capacité de soutenir la vie humaine. Il pourrait sembler que les Européens étaient d’experts écologistes “de surface” mais la vision de la Nature, enseignée dans les Mystères, suggère qu’ils possédaient également l’orientation plus profonde. Les peuples qui émergèrent en Europa à la suite du retrait des banquises vers le nord, après 9500 avant EC, étaient particulièrement doués dans les arts de la survie. Lors de leur arrivée dans les Amériques après 1500, les colonisateurs Européens trouvèrent une culture de “l’Age de Pierre” qui n’avait pas revendiqué la terre de la même manière que leurs ancêtres Européens. Cependant, l’observation mettait en valeur plus de similarités que de différences. Pourquoi les envahisseurs considéraient-ils les natifs avec une telle froideur et une telle hostilité? Les croyances mêmes, qui les poussèrent vers les Amériques, les aveuglèrent à ce qu’ils y trouvèrent.

Confrontés au paradis naturel du Nouveau Monde, les envahisseurs furent incapables de percevoir ses parallèles dans leurs propres origines et ils furent incapables de percevoir leurs anciens mythes pré-Chrétiens reflétés dans les croyances et les coutumes des Amérindiens. Ils ne pouvaient pas, par exemple, établir une comparaison entre d’une part le tumulus du Grand Serpent de l’Ohio, ou les roues de la médecine dans les montagnes Rocheuses, et, d’autre part, les cercles de pierres et les monuments mégalithiques de leurs terres ancestrales.31 Le manque d’une telle reconnaissance renforça certainement l’inclination des Européens à percevoir les Amérindiens comme “autres” et étrangers, et fit en sorte que les envahisseurs projetèrent sur eux une image diabolique.

Colomb remarqua que les Indiens Taino de la République Dominicaine étaient aussi heureux que des êtres humains puissent l’être, ouverts aux étrangers, empressés de montrer leur mode de vie et de le partager. Sa réaction fut typique de la violence irrationnelle “de la peste émotionnelle” ainsi que Wilhelm Reich appela la révulsion pathologique manifestée par des individus qui sont aliénés de leur propre corps. Colomb brûla les Indiens vivants dans leur huttes. Cette réaction se propagea comme une épidémie, infectant toutes les vagues subséquentes d’envahisseurs. Tel est le comportement dément, aveugle et perverti qui procède d’une “blessure antérieure”. En 1609, Bartholomée de las Casas rapporta un catalogue d’horreurs commises par les envahisseurs Espagnols, incluant cela: «Ils érigèrent des potences juste assez hautes pour que les pieds touchent presque le sol, et par treize, en l’honneur de notre Rédempteur et des Douze Apôtres, ils mirent du bois en-dessous et ils brulèrent les Indiens vivants».32

 

La Relation de Plaisir

La civilisation Romaine adopta des Grecs une grande partie de sa culture la plus raffinée, incluant le panthéon de divinités Grecques qui furent rebaptisées en Latin. De nombreux termes Latins sont dérivés du Grec, par association, par élision ou par corruption. Il se peut que le Latin paganus ait été associé avec le verbe Grec paien “pâturer, soigner les animaux”. Le verbe Grec paiein, épelé avec une lettre en plus, est également corrélé: paiein signifie “frapper, toucher avec force, toucher pour guérir”. Utilisé comme titre, To Paion, “le Guérisseur”, c’était une épithète appliquée à Apollon et un paian était originellement un chant de louange à Apollon.33 Ces deux verbes convient des allusions mythologiques car Apollon est réputé avoir charmé des animaux sauvages en jouant de la lyre. La magie musicale du shaman induisit la domestication des animaux. Ces figures mythiques et poétiques de langage évoquent la lointaine préhistoire d’Europa et les profondeurs de ce que Julian Jaynes appelle “la psycho-archéologie” de l’humanité.

Dans le dialecte Attique, l’hymen archaïque adressé à Apollon commençait avec l’exclamation euphorique, Io Paion! “Toi, le Guérisseur”. Considéré comme un archétype shamanique, Apollon était par définition un guérisseur mais le chant extatique, qui lui était adressé, l’était originellement à la Terre qui protège et nourrit, la source primordiale de tout pouvoir de guérison. Il ne fait pas de doute que Pan, le rustique “dieu de la Nature”, reçut de telles louanges avant que le paean (orthographe moderne) ne fut co-opté pour un usage rituel dans le culte Apollonien. Apollon possède deux visages, l’un qui regarde vers les racines shamaniques de son passé et l’autre qui regarde de l’avant, vers l’Hellénisme, le triomphe de l’intellectualisme Grec. Apollon est souvent dépeint vainquant le “pouvoir du serpent” de la Pythie, l’oracle féminin sacré au coeur du temple de Delphes et ailleurs.

Le Grand Dieu Pan et Apollon personnifient des visions du monde diamétralement opposées et préfigurant le conflit entre la Nature et la culture, le conflit entre l’instinct et l’intellect. Marsyas était un satyre proche de Pan qu’Apollon écorcha vif parce que ce petit être miteux jouait mieux de la flûte que le dieu solaire. Le mythe révèle l’étendue de la brutalité de l’intellect lorsqu’il prend le dessus sur les instincts humains. Tous les dieux Grecs possèdent des équivalents Romains, à l’exception d’Apollon. Lorsque les divinités Grecques migrèrent dans la psyché Romaine, Apollon resta fidèle à lui-même mais il ne s’en sortit pas totalement inchangé.

Progressivement, Apollon, la divinité solaire qui s’opposa aux satyres érotiques et à la sagesse serpentine des oracles telluriques, se métamorphosa en Christ et le Christ devint la divinité Gréco-Romaine suprême, enchassée dans le culte du Rédempteur Divin – un culte soutenu par l’État. Cette métamorphose mythique constitua l’un des événements les plus tragiques qui se soient manifestés dans la vie spirituelle des peuples Européens. Ses dommages collatéraux, dans la psyché collective de l’espèce humaine, ont été désastreux.

Apollon peut sembler vaincre toutes les divinités de la Nature parce que ce dieu est imaginé venir de l’extérieur de la Nature, au-delà du monde sensoriel. Le dieu Apollon incarne la glorification humaine de l’intellect en tant que force indépendante du corps. Le terme Latin Phoebus n’est pas un nom de substitution pour Apollon mais il l’est seulement pour son attribut primaire, le rayonnement solaire de l’intellect libéré du corps. L’historienne Jane Harrison explique que Phoebus indiquait «le calendrier solaire avec toutes ses moralités afférentes de loi et d’ordre et de symétrie et de rythme et de lumière et de raison, les qualités que nous n’avons que trop tendance à amalgamer sous la dénomination de Grecques».34

Ces attributs de la civilisation constituaient également l’apanage des premiers Européens mais ils avaient été développés en référence à, et en révérence pour, la Nature et non pas en distançant l’humanité de la Nature, tel que cela arriva avec l’intellectualisme Grec de l’Age d’Or (du sixième au cinquième siècles avant EC). C’est un cliché, chez les historiens, que l’intellectualisme Grec pava le chemin pour la théologie Chrétienne. Dans la fusion triomphante d’Apollon et du Christ, on peut en effet voir pourquoi.

Apollon était un dieu austère qui désapprouvait les impulsions de plaisirs représentées par les satyres et les ménades, ces compagnons joyeux de Pan dans ses excursions au coeur des antiques campagnes. Les excès d’hédonisme et de débaucheries font, bien sûr, partie intégrante de notre vision stéréotypée du Paganisme. Le Satyricon, un roman écrit aux alentours de 50 EC par le satiriste Romain Petronius, montre les excès grossiers de la société urbaine Païenne comme ils le sont véritablement. L’ouvrage fut fidèlement repris en film par Federico Fellini, offrant un mini-cours de culture décadente Païenne. L’amour excessif du plaisir sexuel et sensuel fut tout à la fois une force et une faiblesse du Paganisme mais les Païens n’avaient pas la monopole de la débaucherie. A Lyon, où Irénée prêchait contre les hérésies Gnostiques, il fut dit qu’avant que les autorités Chrétiennes n’arrivassent, les prostituées ne se rassemblaient qu’à la porte principale pour accueillir tous les voyageurs. Après que les Chrétiens eurent pris le contrôle de la cité, et déclaré que le plaisir sexuel était un péché, la ligne de prostituées s’étendit de la porte principale au travers de toute la cité et jusqu’à la porte de derrière.35 En 900 EC, cinq siècles après le meurtre d’Hypatia, l’Église Romaine avait produit une “pornocracie”, une société gouvernée par les prostituées et des individus obsédés de prostitution. Par contraste avec les lubricités cruelles et perverses des papes médiévaux tels que Sergius III, Jean XI, Jean XII et Bénédicte VI, les orgies Païennes étaient tout aussi innocentes que des pique-niques de famille.

Le plaisir (en Grec Hedonia) est une problématique essentielle dans toute discussion concernant le Paganisme mais les discussions sur le plaisir sont, très souvent, aux antipodes d’une compréhension profonde de la sensibilité Païenne. Il est rarement observé que l’attrait pour le plaisir sensuel et sexuel pourrait être une expression spontanée de la joie de vivre dans le monde naturel, plutôt que le symptôme d’une luxure maléfique et consumante. La vision Païenne de la vie était hédoniste et esthétique tout autant qu’elle était écologique et révérente de la Terre. Le plaisir sensuel célèbre le corps humain comme un instrument sacré, totalement selon les voies que D. H. Lawrence souhaitait faire revivre. Lawrence perçut le fondement de la moralité humaine dans ce que l’on pourrait appeler la relation de plaisir. C’est une connexion extatique qui relie les humains à la Terre tout qu’autant que les uns avec les autres. Lawrence perçut le complexe du rédempteur exactement de la manière dont le perçurent les Gnostiques: une perversion de la nature sacrée de la Terre et des sens physiques. Son ami proche, Richard Aldington, écrivit que «l’hérésie fondamentale de Lawrence fut tout simplement de placer les qualités de sentiments, de sensations,  d’intensités et de passions avant l’intellect».36 Il aurait pu ajouter que Lawrence défendit cette vision avec l’outil puissant de son intellect.

Dans Apocalypse (1931), Lawrence écrivit que «la mentalité Juive haït la divinité morale et terrestre de l’homme; et il en est de même de la mentalité Chrétienne». Ce commentaire fait écho à la protestation Gnostique à l’encontre des croyances Juives et Chrétiennes en une divinité extra-planétaire. Malheureusement, Lawrence manquait des recherches qui lui aurait permis de comprendre que le déni du caractère sacré de la Terre et de l’humanité n’était pas tant un trait générique Juif que la marque d’un culte apocalyptique extrémiste connu sous le nom de Zaddikim. Ce culte, dont l’héritage littéraire se trouve dans les Manuscrits de la Mer Morte, a semé les doctrines du rédemptionnisme Chrétien. Lawrence observa correctement que «les notions Juives d’un Messie et d’une rédemption (ou destruction) Juive du monde entier» furent substituées «à l’expérience purement individuelle de l’initiation Païenne». Il remarqua également que «le système de répression de toute trace Païenne a été instinctif, viscéral et qu’il a été intégral et criminel dans le monde Chrétien du premier siècle jusqu’à nos jours».37

La “blessure antérieure”, subie par les Natifs Européens, provoqua le traumatisme qui les poussa à commettre un génocide dans les Amériques, perpétrant des actes aussi cruels que l’écorchement de Marsyas par Apollon. Ce traumatisme brisa la relation de plaisir au nexus extatique où est célébré l’enracinement de l’humanité dans la Terre. Un phénomène terrible et implacable déracina les anciens Païens de leur place dans la Nature et les aliéna des plaisirs de la chair, du jeu des instincts, de la joie pure et claire de la spontanéité animale. A l’aube de l’ère Chrétienne, la très antique connexion de guérison avec la Terre fut brisée et les voix telluriques cessèrent de parler aux peuples Païens. Tel qu’il est relaté dans l’essai de Plutarque “Pourquoi les Oracles faillirent”, une voix dans la Nature sauvage cria «Le Grand Dieu Pan est mort».38

La complainte pour la mort de Pan peut être resituée dans un cadre temporel. Aux environs de 150 EC, la connotation pour le mot paganus changea en raison d’une offensive croissante à l’encontre des valeurs Païennes par des convertis à la croyance rédemptionniste. Tertullien, qui fut l’un des premiers idéologues Chrétiens à attaquer ouvertement les Gnostiques, proposa que les pagani soient considérés comme des “civils” non-combattants dans la guerre ouverte contre les non-Chrétiens. Les convertis à la nouvelle religion s’appelaient eux-mêmes “membres enrôlés du Christ” (membres de son église militante) et considéraient les non-Chrétiens «comme ne faisant pas partie de l’armée des enrôlés». Il était inévitable que ces “civils” patissent de l’intensification de la guerre contre quiconque défiait le système de croyance émergent.

Les Païens, de toutes les régions d’Europa, devinrent rapidement des dommages colatéraux dans la campagne Chrétienne contre l’hérésie.

 

Le Regard de Narcisse

Pour de nombreuses personnes, la supposition selon laquelle les Païens étaient irréligieux implique immédiatement qu’ils étaient également immoraux. La croyance selon laquelle il ne peut exister aucune moralité sans cadre religieux, pour la dicter, est endémique à la société humaine bien qu’elle ne soit pas nécessairement innée à la nature humaine. L’expérience religieuse authentique produit un comportement moral alors que les institutions et les dogmes de la religion, qui dictent la moralité, corrompent l’inclination innée à être moral, c’est à dire à agir avec une gentillesse motivée par la générosité et non pas par souci de se faire récompenser pour cela. La conviction selon laquelle les êtres humains sont intrinsèquement bons et selon laquelle, laissés à leurs propres instincts, ils agiront d’une manière moralement responsable, a été mise en valeur par Aldous Huxley and C. G. Jung bien que ni l’un ni l’autre ne s’épanchèrent sur cette problématique fondamentale. L’affirmation de notre capacité morale intrinsèque pour la bonté fait également partie des fondements de l’écologie profonde proposée par Arne Naess.

La moralité Païenne assuma que la gentillesse (“l’amour fraternel” en termes Chrétiens) est générique à l’humanité et qu’elle n’a nul besoin d’être dictée. Dans ses Méditations (livre 9), Marc-Aurèle écrivit que «la Nature a engendré des êtres rationnels pour leur propre bénéfice mutuel, chacun pour aider ses compagnons selon leur valeur et en aucune façon pour leur nuire».40 L’argument moral Païen rejetait le sacrifice de soi comme étant contraire à l’expression spontanée et authentique de notre bonté générique.

La glorification de la souffrance, soit au travers du sacrifice de soi ou au travers de l’altruisme négateur du soi, constituait l’élément le plus saisissant de tout le credo rédemptionniste qui frappait les Païens, dans toutes les strates de la société, comme étant une «superstition dépravée et délirante».41 Cette réaction, exprimée par Pline l’Ancien, Tacite, et d’autres penseurs contemporains, indique comment le sens du soi Païen était étroitement lié par un paradigme social qui fixait des limites modestes à l’expression du pouvoir personnel. Seuls les héros, et les individus exceptionnels, pouvaient outrepasser ces limites et ce, seulement, dans des circonstances extraordinaires.42

Tout comme de nombreux peuples Indigènes, de par le monde, les Païens se méfiaient instinctivement de l’auto-glorification, du défaut d’hubris, de “l’excès”, (de l’inflation de l’ego pour emprunter le terme Jungien). Les Païens considéraient le sacrifice personnel, pour le salut d’autrui, comme de l’égoïsme flagrant et non pas la forme la plus élevée de l’altruisme. L’affirmation selon laquelle le sacrifice du Rédempteur affectait toute l’humanité, pour le meilleur, constituait pour la mentalité Païenne un fantasme grotesque et dangereux. C’est cependant cette conception qui fut promue par des transformations sociales de vaste amplitude, au sein de l’Empire Romain, transformations associées avec le passage de l’Age des Poissons (autour de 120 avant EC). Le nouvel Esprit du Temps marqua le signal d’un changement de priorités dans de nombreuses sphères de la vie et encore plus profondément dans le domaine de l’expérience religieuse.

Le déclin des Mystères, après le 4ème siècle avant EC, fut provoqué, en grande mesure, par une transformation marquée dans la conscience collective de l’humanité. L’intensification des capacités rationnelles, et d’auto-observation, du mental a été saluée comme le fondement de l’Age d’Or de la science Grecque mais elle a également généré un déploiement massif de narcissisme dans la population dans son ensemble. L’obsession des empereurs Romains de se déifier n’était qu’un symptôme bizarre d’une tendance générale vers ce que Julian Jaynes appela «la transition du mental bicaméral vers la conscience subjective».43 Cette transformation débuta aux environs de 600 avant EC, un millier d’années avant la mort d’Hypathia et l’aube des Ages Ténébreux. Le “mental bicaméral” de Jaynes implique une prédisposition innée chez les peuples Païens, et pré-Chrétiens, à participer à une réalité sociale et à une expérience sacrée sans l’intrusion trop forte de l’auto-réflexion. Avec le passage vers la “conscience subjective”, l’intensification de la distanciation, et un sens plus aigü du “regarder”, se développèrent. De par ce passage, la position de l’observateur détaché imprime, ou impose, un filtre égoïque intense sur ce qui est expérimenté. Paradoxalement, le témoin détaché est enclin à participer au monde d’une façon dissociée, et apparemment dépourvue de soi, tout en ayant tendance, de plus en plus, à “le prendre personnellement”. Telle est la contradiction étrange du narcissisme: il détache et intensifie, à la fois, la conscience du soi auto-observant. Alors que l’ancien mode “bicaméral” de participation se dissipe progressivement, l’individu isolé devient le dénominateur suprême de la valeur.

La psychologie moderne affirme que les personnes narcissiques, bien qu’elles soient obsédées par leur apparence extérieure, ne peuvent pas en fait la percevoir réellement. Ce syndrome prend des proportions grotesques dans l’anorexie et dans la boulimie. Dans des cas aigüs, une jeune fille affamée, qui pèse 40 kilos, se considère comme très grosse et se perçoit comme telle dans le miroir. Le narcissisme induit et accroît, à la fois, l’aliénation de son propre corps. Lorsqu’elle n’est pas traitée, cette pathologie dégénère vers un état de désespoir profond. Dans son ouvrage “La trahison du corps”, le psychothérapeute Alexander Lowen, un disciple de Wilhelm Reich et un spécialiste du narcissisme, explique que le désespoir du narcissisme:

«émane d’attitudes conflictuelles: une soumission extérieure recouvrant une attitude de défi intérieur, ou une rebellion extérieure cachant une passivité intérieure. La soumission signifie que l’on accepte la position de “l’outsider”, de la minorité, des dépossédés ou des laissés pour compte. Elle implique un sacrifice du droit à la satisfaction et à l’accomplissement personnel, en d’autres mots, l’abandon du droit au plaisir et à la jouissance. L’attitude de défi intérieur exige de l’individu qu’il remette en cause sa situation. L’attitude de défi le force à adopter un comportement provocateur, qui tente le destin dont il a peur.»44

Ces éléments figuraient clairement dans l’attitude des premiers Chrétiens convertis qui se considéraient comme les dépossédés de la société Romaine mais également comme les élus pour une destinée spéciale qui pourrait être accomplie en provoquant le courroux des autorités et en appelant sur eux un martyre glorieux. (Nous percevons, de nos jours, cette attitude de défi incarnée par les extrémistes Musulmans dont les croyances religieuses représentent une mutation médiévale virulente du complexe du rédempteur.) Aliénés de leurs racines Païennes, privés de la relation de plaisir, et moralement désespérés, les premiers Chrétiens convertis se refusaient hystériquement à eux-mêmes ce qu’ils ne possédaient pas en premier lieu: la connexion empathique à la Terre et à la sphère des sens. Ayant perdu la connexion primordiale au corps, ils cherchaient à se libérer de l’incarnation. Le triomphe des doctrines Chrétiennes de rédemption était dû moins à la véracité de ces doctrines qu’à la puissance de l’aspiration égoïste qu’elles suscitaient.

Les Païens de l’Europe et du Proche-Orient considéraient le narcissisme religieux de la Chrétienté primitive comme un fléau bizarre. L’inclination à châtier la chair, et à dénier le plaisir, semblait si démente qu’il était même dur de la soumettre à l’analyse critique. Dans le dialogue de Platon, “le Symposium”, le médecin Erixymaque associe l’amour avec les soins adéquats du corps et des sens, et non pas un idéal à accomplir dans un état extraphysique et désinacarné.

Commentant ce passage dans “Sex and Pleasure in Western Culture”, Gail Hawkes écrit:«L’amour offrait la voie vers un équilibre spirituel entre les aspects mortel et immortel de l’humanité. L’expérience de l’amour connectait ainsi le corps matériel avec le soi spirituel et cette union se reflétait dans la gestion des deux. Le corps désirant, selon ce raisonnement, ne représentait pas une menace pour l’ordre social mais siégeait au coeur d’une harmonie essentielle à la santé de l’individu et de la société».45 (passage souligné du fait de l’auteur).

Tout ce commentaire, et en particulier la dernière phrase, est un épitomé de la moralité Païenne fondée sur le corps. Un tel code éthique n’a pas besoin d’être formulé selon des règles parce qu’il émerge spontanément si les conditions ici décrites sont présentes. De par le changement d’époque, et une préoccupation croissante pour l’égo narcissique et nombrilique, ces conditions en vinrent à être totalement perturbées et minées au travers de tout le monde classique.

 

La Puissance de la Conversion

Il est significatif que le mot martyre signifie “témoin” et caractérise ainsi cet acte même de se distancer de la réalité immédiate et fondée sur les sens. Ce que les Païens trouvaient horrible, chez les martyres Chrétiens, n’était pas seulement leur désir de mourir pour une cause extraterrestre mais, encore plus, l’égoïsme excessif de leur revendication de se positionner au-delà de ce monde, en raison de leur foi dans un intercesseur divin envoyé par une divinité extraterrestre. Un tel positionnement était directement contraire à l’attitude religieuse Païenne qui contemple le Divin en ce monde, immanent et partageant intimement de la vie de tout ce qui existe. Le narcissisme contagieux, de l’Age des Poissons, engendra un besoin psychologique de délivrance de l’égocentrisme même produit par l’adhésion collective à la préoccupation de soi. Avec son programme de rédemption de l’âme individuelle, le Christiannisme possède l’avantage de paraître satisfaire à ce besoin. Mais au lieu de soigner la préoccupation de soi obsessionnelle, elle en a empiré la condition. (En Asie, les enseignements du non-soi du Bouddhisme réagirent, par une autre voie, à la transition, à l’échelle de l’espèce, vers le narcissisme. Le Bouddha enseigna sarvam annatam, “il n’existe pas de soi permanent”, et donc il n’y pas de soi à sauver. Vaincre la préoccupation pour soi-même est la finalité fondamentale du voeu du Bodhisattva formulé dans le Bouddhisme Mahayana au second siècle EC, à l’époque même où les Gnostiques se manifestèrent au grand jour afin de dénoncer le rédemptionnisme)46.

Le terme Grec theoria, originellement, ne signifie pas un concept abstrait mais simplement “l’acte de contempler” que l’on pourrait contraster avec la notion Chrétienne “d’être témoin”.47 Dans le mode Païen de compréhension du monde, theorein, “contempler”, signifiait de s’impliquer avec ce que l’on contemple, d’être saisi par le spectacle de l’Ordre Divin qui se manifeste au travers de la Nature, tout aussi bien que dans la nature humaine. Il impliquait que tout ce que l’on peut percevoir et rencontrer dans ce monde, avec les sens, possède un fondement divin – le terme Grec pour divin étant theos, un jeu de mots avec theorein.

«Contemple le Divin et reconnais ensuite en toi ce qui contemple le Divin» est un passage qui survit des enseignements des Mystères de l’école Néoplatonique à laquelle Hypatia appartenait.48

Le rationalisme Grec précipita, avec force, le processus de distanciation de la contemplation Païenne (aux environs de 600 avant EC, la chronologie soulignée par Jaynes et par bien d’autres) mais cela demanda de nombreux siècles pour que la conscience Occidentale plonge dans le détachement narcissique total du corps et dans le déni du monde sensoriel. La transformation intrinsèque dans la psyché humaine – due probablement à la maturation des circuits neuronaux du cerveau antérieur et à un accroissement conséquent de la puissance d’abstraction – constitua un développement naturel mais les croyances religieuses, attachées à cette transformation, étaient tout sauf naturelles.49 Bien qu’elle manquât d’une définition doctrinale claire, la nouvelle religion, embrassée par les hommes qui massacrèrent Hypatia, souleva deux requêtes qui s’opposaient de front à la vision Païenne du monde: l’équité sociale et la valeur rédemptrice de la souffrance.

La première requête allait à l’encontre de la notion Païenne de destinée astrale, hiemarmene, “l’ordre guidant”, qui allouait à chaque personne un rôle spécifique dans la vie. Le rôle ne peut pas être modifié parce que les règles du jeu de la vie sont définies par des puissances suprahumaines. Les Païens acceptaient le fait que la vie ne soit pas équitable, que les privilèges ne soient pas équitablement distribués et qu’il n’existe aucune voie humaine de garantir une justice complète et définitive dans toutes les circonstances. Néanmoins, la moralité Païenne assumait que l’amabilité et la décence sont possibles même dans des situations injustes. Ce n’est pas nous qui déterminons les règles mais nous pouvons cependant agir de telle sorte «à ne pas avilir l’humanisme et les valeurs humaines».50

L’honneur et l’honnêteté étaient des principes Païens fondamentaux qui s’appliquaient à tout un chacun et en toutes circonstances. Les esclaves, tout comme les aristocrates, pouvaient agir avec honneur, honnêteté et justice bien que les cartes ne fussent pas équitablement distribuées, une destinée impénétrable oeuvrant en faveur ou non des protagonistes. La vertu Païenne de tolérance permettait une large amplitude de flexibilité au sein de ce qui pouvait être, à certains égards, un système rigide de déterminismes sociaux. Le Christianisme élimina ce système sous prétexte que la destinée pouvait être modifiée par l’entremise d’une alliance personnelle avec le Rédempteur Divin. Ce faisant, le Christianisme remplaça la tolérance Païenne par son contraire.

La seconde exigence du credo rédemptionniste, à savoir son insistance sur la valeur rédemptrice de la souffrance, répugnait totalement au sens Païen de la vie.

Les racines Païennes sont très profondes. Les instincts Indigènes sont puissants et difficiles à éradiquer. Les Européens résistèrent à la conversion, durant de nombreux siècles après la mort d’Hypatia, mais la résistance Indigène provoqua une répression encore plus sévère de la part de l’Église et de l’État. L’endossement politique de la religion rédemptrice, inauguré par l’Empereur Constantin, le faux-converti, constitua un immense avantage pour tous ceux qui s’étaient investis dans la structure de puissance émergente du Christianisme Romain. Les quelques individus de la hiérarchie patriarcale, qui en profitèrent le plus, étaient soutenus par le consentement passif de la masse des croyants, à la base de la structure, alors même que ces quelques individus les exploitaient et les manipulaient sans vergogne. La foi aveugle, des convertis au rédemptionnisme, était infusée de furie vertueuse de par leur croyance dans le châtiment divin – une croyance dérivée non pas de la religion conventionnelle Juive mais d’une mouvance extrémiste minoritaire en Palestine, comme nous le verrons ensuite dans le chapitre 4. Dans le personnage du sauveur crucifié, la relation de victime-perpétrateur est élevée à un niveau transcendant.

La foi dans la puissance rédemptrice de la souffrance convie la permission d’infliger la souffrance – telle est la dynamique cachée de la relation victime-perpétrateur. L’adoption de la croyance dans la rédemption, tellement étrangère à l’éthique Païenne, fut le facteur décisif de l’auto-annihilation des Européens Natifs, les peuples Indigènes du Vieux Monde. La foi dans le châtiment divin s’avéra être une arme puissante de destruction massive. Cette arme allait être dirigée, pendant des siècles à venir, à l’encontre de l’Europe Païenne, et ensuite à l’encontre des Amériques, et pour finir à l’encontre de la planète entière.